jeudi 19 juillet 2012

LA TABLE D'ÉMERAUDE


Planche représentant une version latine de la Table d’émeraude gravée sur un rocher dans une édition de l’Amphitheatrum Sapientiae Eternae (1610) de l’alchimiste allemand Heinrich Khunrath.

La Table d’émeraude (« Tabula Smaragdina » en latin) est un des textes les plus célèbres de la littérature alchimique et hermétique. C’est un texte très court, composé d'une douzaine de formules allégoriques et obscures, dont la fameuse correspondance entre le macrocosme et le microcosme : « Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ».

Selon la légende, elle présente l’enseignement d’Hermès Trismégiste, fondateur mythique de l'alchimie, et aurait été retrouvée dans son tombeau, gravée sur une tablette d’émeraude. La plus ancienne version connue se trouve en appendice d’un traité arabe du VIème siècle. Traduite en latin peu après, elle fut commentée par de nombreux alchimistes au Moyen Âge et surtout à la Renaissance.

Après le discrédit scientifique de l'alchimie et le développement de la chimie moderne au XVIIIème siècle, elle a continué à fasciner occultistes et ésotéristes.

Historique 

À partir du 3ème ou du 2ème siècle av. J.-C., on voit apparaître dans l'Égypte hellénistique des textes grecs attribués au personnage mythique d'Hermès Trismégiste, détenteur de toutes les connaissances. Il s'agit d'un ensemble hétéroclite de textes (les « Hermetica ») à caractère parfois alchimique, mais aussi magique, astrologique ou médicinal, qui culmine avec les traités mystico-philosophiques du « Corpus Hermeticum » du 2ème ou 3ème siècle.

Dans l'un d'eux, la « Koré Kosmou » (la « pupille du monde »), Hermès grave et cache ses enseignements avant de remonter au ciel « afin qu'eût à les chercher toute génération née après le monde ».

En 640, l'Égypte, devenue entre temps chrétienne et byzantine, est conquise par les Arabes qui vont perpétuer la tradition hermétique et alchimique dans laquelle s'inscrit la Table d'émeraude.

Jusqu'au début du XXème siècle, on ne connaissait que des versions latines de la Table d’émeraude, les plus anciennes remontant à 2 siècles av. J.C. Ce sont l’historien des sciences anglais E.J. Holmyard (1891-1959) et l’orientaliste allemand Julius Ruska (1867-1949), qui en ont retrouvé les premières versions arabes.

Les manuscrits arabes

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Une page du « Secrets des Secrets » (Kitâb Sirr al-asrâr), avec deux tableaux permettant de déterminer si un patient va vivre ou mourir en fonction de la valeur numérique de son nom.

La Table d'émeraude a été retrouvée sous différentes versions dans une vingtaine de manuscrits arabes médiévaux. La plus ancienne version figure en appendice d’un traité qui aurait été composé au vie siècle, le « Livre du Secret » de la Création, Kitâb sirr al-Halîka (et dont on a une copie datant de 825).

Ce texte se présente comme une traduction du grec d’Apollonius de Tyane, sous son nom arabe Balînûs. L’hypothèse d'un original grec (peut-être du ive siècle) est vraisemblable, même si aucun manuscrit n'a été retrouvé; l'attribution à Apollonius, quoique fausse (pseudépigraphique), est courante dans les textes arabes médiévaux de magie, d’astrologie ou d’alchimie.

L’introduction du Livre du secret de la Création est un récit qui explique notamment que « toutes choses sont composées de quatre principes élémentaires, le chaud, le froid, l’humide et le sec » (les quatre qualités d'Aristote), dont les combinaisons expliquent les « rapports de sympathie et d’antipathie entre les êtres ». Balînûs « maître des talismans et des merveilles » pénètre dans une crypte sous la statue d’Hermès Trismégiste et y trouve la tablette d’émeraude entre les mains d’un vieillard assis, et un livre.

Le cœur de l’ouvrage est pour l'essentiel un traité alchimique où on trouve notamment pour la première fois l'idée que tous les métaux sont constitués à partir du soufre et du mercure, théorie fondamentale de l’alchimie au Moyen Âge.

Le texte de la Table d’émeraude vient en dernier, comme en appendice, et un des problèmes de son interprétation est de savoir s’il s’agit d’une pièce rapportée, de portée uniquement cosmogonique, ou bien s’il forme un tout avec le reste de l'ouvrage, auquel cas il a dès l'origine une signification alchimique.

L’émeraude est la pierre traditionnellement associée à Hermès, comme le mercure est son métal, Mars étant associée aux pierres rouges et au fer, Saturne aux pierres noires et au plomb.

Dans l'Antiquité, Grecs et Égyptiens désignaient comme émeraude la plupart des minéraux de couleur verte (jaspe vert et même granit vert), et au Moyen Âge c'était le cas pour des objets en verre coloré, comme la « Table d'émeraude » des rois wisigoths ou la « Sacro Catino » de Gênes (un plat dont s'emparèrent les croisés lors du sac de Césarée en 1011, et qui passait pour avoir été offert par la Reine de Saba à Salomon et avoir servi lors de la Cène).

Cette version de la Table d’émeraude se retrouve aussi dans le Kitab Ustuqus al-Uss al-Thani (Livre élémentaire du fondement) attribué à l’alchimiste du viiie siècle Jâbir ibn Hayyân, connu en Europe sous le nom de Geber.

Une autre version se trouve dans un livre hétéroclite du xe siècle le « Secrets des Secrets » (Sirr al-asrâr), qui se présente comme une pseudo-lettre d’Aristote à Alexandre le Grand pendant la conquête de la Perse, et qui traite de politique, de morale, de physiognomonie, d’astrologie, d’alchimie, de médecine... Le texte est là-aussi attribué à Hermès mais sans le récit de la découverte de la tablette.

Le topos littéraire de la découverte de la sagesse cachée d'Hermès se retrouve dans d'autres textes arabes des environs du xe siècle. Notamment dans le « Livre de Cratès » : alors qu'il se trouve en prière dans le temple de Sérapis, Cratès, un philosophe grec, a la vision d'« un vieillard, le plus beau des hommes, assis dans une chaire ; il était revêtu de vêtements blancs et tenait à la main une planche de la chaire, sur laquelle était placé un livre [...]. Quand je demandais quel était ce vieillard, on me répondit : “C'est Hermès Trismégiste, et le livre qui est devant lui est un de ceux qui contiennent l'explication des secrets qu'il a cachés aux hommes.” ».

C'est aussi le cas dans le texte connu sous le nom latin deTabula Chemica de Senior Zadith, c'est-à-dire l'alchimiste arabe Ibn Umai, dans lequel une table de pierre, repose sur les genoux d'Hermès Trismégiste, dans la chambre secrète d'une pyramide. Ici la table n'est pas gravée d'un texte mais de symboles « hiéroglyphiques ».

Les versions latines

Le livre du secret de la création fut traduit en latin (« Liber de secretis naturae ») au début du xiie siècle par Hugues de Santalla, mais cette version de la Table d’émeraude ne fut pas très répandue.

Le « Secretum Secretorum » est traduit en latin en version courte par Johannes Hispalensis ou Hispaniensis (Jean de Séville) vers 1140, puis en version longue par Philippe de Tripoli vers 1220, et est un des livres les plus célèbres du Moyen Âge.

Une troisième version latine se trouve dans un traité d’alchimie datant probablement aussi du xiie siècle (mais dont on ne connaît pas de manuscrit avant le xiiie ou le xive siècle), le « Liber Hermetis de alchimia » (Livre d’alchimie d’Hermès). C'est cette version, dite « vulgate » qui est la plus répandue.

Texte latin et texte français 

Tabula smaragdina Hermetis Trismegisti :

« Verum, sine mendacio, certum et verissimum : quod est inferius est sicut quod est superius; et quod est superius est sicut quod est inferius, ad perpetranda miracula rei unius. Et sicut omnes res fuerunt ab uno, meditatione unius, sic omnes res natae fuerunt ab hac una re, adaptatione. Pater ejus est Sol, mater ejus Luna; portavit illud Ventus in ventre suo; nutrix ejus Terra est. Pater omnis telesmi totius mundi est hic. Vis ejus integra est si versa fuerit in terram. Separabis terram ab igne, subtile a spisso, suaviter, cum magno ingenio. Ascendit a terra in coelum, iterumque descendit in terram, et recipit vim superiorum et inferiorum. Sic habebis gloriam totius mundi. Ideo fugiet a te omnis obscuritas. Hic est totius fortitudine fortitudo fortis; quia vincet omnem rem subtilem, omnemque solidam penetrabit. Sic mundus creatus est. Hinc erunt adaptationes mirabiles, quarum modus est hic. Itaque vocatus sum Hermes Trismegistus, habens tres partes philosophiæ totius mundi. Completum est quod dixi de operatione Solis. » 

La Table d’émeraude d’Hermès Trismégiste :
père des Philosophes (traduction de l’Hortulain) 

« Il est vrai, sans mensonge, certain, & très véritable: Ce qui est en bas, est comme ce qui est en haut; et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour faire les miracles d'une seule chose. Et comme toutes les choses ont été, & sont venues d’un, par la méditation d’un : ainsi toutes les choses ont été nées de cette chose unique, par adaptation. Le soleil en est le père, la lune est sa mère, le vent l’a porté dans son ventre ; la Terre est sa nourrice. Le père de tout le telesme de tout le monde est ici. Sa force ou puissance est entière, si elle est convertie en terre. Tu sépareras la terre du feu, le subtil de l’épais doucement, avec grande industrie. Il monte de la terre au ciel, et derechef il descend en terre, & il reçoit la force des choses supérieures et inférieures. Tu auras par ce moyen la gloire de tout le monde ; et pour cela toute obscurité s’enfuira de toi. C'est la force forte de toute force : car elle vaincra toute chose subtile, et pénétrera toute chose solide. Ainsi le monde a été créé. De ceci seront & sortiront d'admirables adaptations, desquelles le moyen en est ici. C’est pourquoi j'ai été appelé Hermès Trismégiste, ayant les trois parties de la philosophie de tout le monde. Ce que j’ai dit de l'opération du Soleil est accompli, et parachevé. » 



La découverte de la Table d'Hermès dans l’« Aurora consurgens »

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La Table d'émeraude et sa découverte légendaire sont citées pour la première fois dans son De essentiis (1143) par Herman de Carinthie, ami de Robert de Chester, le traducteur en 1144 du Liber de compositione alchimiæ considéré comme le premier traité d'alchimie en occident.

On la retrouve dans le De mineralibus d’Albert le Grand, vers 1256. Vers 1275-1280, Roger Bacon traduit et commente le Secret des Secrets, et par une interprétation entièrement alchimique de la Table d’émeraude, en fait un résumé allégorique du Grand Œuvre.

Le commentaire le plus connu est celui de l'Hortulain, alchimiste dont on ne sait presque rien, dans la première moitié du xive siècle : « Moi donc Hortulain, c'est-à-dire jardinier, [...] j'ai voulu mettre en écrit la déclaration et explication certaine des paroles d'Hermès, père des philosophes, quoiqu'elles soient obscures ; et déclarer sincèrement toute la pratique de la véritable œuvre. Et certes il ne sert de rien aux philosophes de vouloir cacher la science dans leurs écrits, lorsque la doctrine du Saint Esprit opère ».

Ce texte se situe dans la lignée de l'alchimie symbolique qui se développe au xive siècle, avec notamment les textes attribués au médecin catalan Arnaud de Villeneuve), qui poussent la comparaison allégorique entre les mystères chrétiens et les opérations alchimiques.

Dans le commentaire de l'Hortulain, dépouillé de considérations pratiques, le grand œuvre est une imitation de le création divine du monde à partir du chaos : « “Et comme toutes choses ont été et sont venues d'un par la méditation d'un” : Il [Hermès Trismégiste] donne ici un exemple disant : comme toutes choses ont été et sont sorties d'un, c'est à savoir, d'un globe confus “par la méditation”, c'est-à-dire, par la pensée et création d'un, c'est-à-dire, de Dieu tout-puissant. » Le soleil et la lune représentent l'or et l'argent alchimiques.

La Tabula Chemica de Senior, dans laquelle la table est gravée de symboles, est traduite dès le xiie siècle ou le xiiie siècle. Et à partir de 1420, de larges extraits en sont repris dans un texte illuminé, l’Aurora consurgens, qui est l'un des tout premiers cycles de symboles alchimiques.

Une des illustrations montre la découverte de la table d'Hermès, dans un temple surmonté d'aigles sagittaires (représentant les éléments volatils). Ce motif est fréquemment repris dans les imprimés de la Renaissance, et est l'expression visuelle du mythe de la redécouverte du savoir antique — la transmission de ce savoir, sous forme de pictogrammes hiéroglyphiques lui permettant d'échapper aux déformations de l'interprétation humaine et verbale. 

De la Renaissance aux Lumières 

À la Renaissance s'impose l'idée qu'Hermès Trismégiste est le fondateur de l'alchimie, en même temps que la légende de la découverte évolue et s’entremêle aux récits bibliques. C'est notamment le cas à la fin du xve siècle dans le Livre de la philosophie naturelle des métaux du pseudo-Bernard le Trévisan : « Le premier inventeur de cet Art ce fut Hermès le Triple : car il sut toute triple philosophie naturelle, savoir Minérale, Végétale et Animale ». Il retrouve après le déluge, dans la vallée d’Hébron, celle où Adam vivait après avoir été chassé du paradis terrestre, sept tables de marbre sur lesquelles sont gravés les principes des sept arts libéraux. Il en tire un bref ouvrage (qui reproduit le début de la Table d’émeraude), qui passe à son disciple Pythagore, puis à Platon, Aristote et enfin à Alexandre le Grand.

Ainsi, la sagesse antédiluvienne s’est transmise, indépendamment de la révélation faite à Moïse au Sinaï.  Elle évolue encore avec Jérôme Torella, dans un livre d’astrologie Opus Praeclarum de imaginibus astrologicis (Valence, 1496), où c’est Alexandre le Grand qui, en se rendant à l’oracle d’Amon en Égypte, découvre une Tabula Zaradi dans le tombeau d’Hermès. Cette histoire est reprise par Michael Maier, médecin et conseiller de l’« empereur-alchimiste » Rodolphe II dans son symbola aureae mensae(Francfort, 1617), et qui se réfère à un "Liber de Secretis Chymicis" attribué à Albert le Grand. La même année, il publie le célèbreAtalanta Fugiens (Atalante fuyante), illustré par Théodore de Bry de cinquante emblèmes alchimiques, chacun accompagné d’un poème, de la partition d'une fugue et d’explications alchimiques et mythologiques. Les deux premiers emblèmes illustrent un passage de laTable d’émeraude : « le vent l’a porté dans son ventre ; la terre est sa nourrice », et le texte explicatif commence par « Hermès, le plus diligent explorateur de tout secret naturel, dans sa Table d’émeraude, décrit parfaitement, bien que brièvement, l’œuvre de la nature. ».

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1er emblème de l’Atalanta Fugiens : le vent l’a porté dans son ventre. 

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2e emblème de l’Atalanta Fugiens : sa nourrice est la terre.

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