vendredi 25 janvier 2013

RENÉ GUÉNON (1886-1951)



René Guénon, également connu sous le nom d’Abd al-Wâhid Yahyâ, né le 15 novembre 1886 à Blois, en France, et mort le 7 janvier 1951 au Caire, en Égypte, est un métaphysicien français.

Il a publié dix-sept ouvrages de son vivant, auxquels s'ajoutent dix recueils d'articles publiés à titre posthume, soit au total vingt-sept titres régulièrement réédités. Ces livres ont trait, principalement, à la métaphysique, à l'ésotérisme et à la critique du monde moderne.

Dans son œuvre, il se propose soit d'"exposer directement certains aspects des doctrines métaphysiques de l'Orient", doctrines métaphysiques que René Guénon définissait comme étant "universelles", soit d'"adapter ces mêmes doctrines [pour des lecteurs occidentaux] en restant toujours strictement fidèle à leur esprit". Il ne revendiqua que la fonction de "transmetteur" de ces doctrines, dont il déclarait qu'elles sont de nature essentiellement "non individuelle", reliées à une connaissance supérieure, "directe et immédiate", qu'il nomme "intuition intellectuelle". Ses ouvrages, écrits en français (il contribua également en arabe pour la revue El Maarifâ), sont traduits en plus de vingt langues.

Son œuvre oppose les civilisations restées fidèles à l'"esprit traditionnel" qui, selon lui, "n'a plus de représentant authentique qu'en Orient" à l'ensemble de la civilisation moderne, considérée comme déviée. Elle a modifié en profondeur la réception de l'ésotérisme en Occident dans la seconde moitié du xxe siècle, et a eu une influence marquante sur des auteurs aussi divers que Mircea Eliade, Raymond Queneau ou encore André Breton.

Les années de jeunesse

René Guénon est né le 15 novembre 1886 à Blois, en France, dans une famille catholique. Son père était architecte. De santé fragile, c'est un excellent élève, en sciences comme en lettres. Il entre en classe de mathématiques élémentaires en 1904 puis s'installe à Paris pour étudier les mathématiques (il s'inscrit à l'Association des candidats à l'École polytechnique et à l'École normale). Mais, à la suite de difficultés, dues entre autres à sa santé déficiente, il ne persévère pas, et abandonne ses études en 1906. Installé rue Saint-Louis-en-l'Île, il pénètre alors les milieux occultistes papusiens sans les prendre au sérieux.

Papus lui ouvre également les portes de la revue L'Initiation, dans laquelle le jeune homme publie ses premiers articles début 1909. En 1908, Papus organise le IIe Congrès spiritualiste et maçonnique, qui se déroula du 7 au 10 juin, et dont l'un des objectifs affichés était l'édification d'une Maçonnerie dont Teder (Charles Détré) souhaitait arracher la direction au Grand-Orient.

Guénon se désolidarise alors immédiatement du Congrès en raison des tendances "réincarnationnistes" affichées par Papus ; de nombreuses années plus tard, il propose une réfutation globale des thèses réincarnationnistes dans son ouvrage L'Erreur spirite. Cet événement, joint à un autre - la constitution de l'Ordre du Temple Rénové (voir infra) - parachèvent la rupture totale de René Guénon avec ce milieu.

Ce passage de René Guénon dans le milieu occultiste a donné lieu à plusieurs commentaires, à commencer par ceux de Guénon lui-même ; ainsi on apprendra beaucoup plus tard qu'il avait un temps nourri le projet d'écrire un ouvrage intitulé L'Erreur occultiste, pour faire pendant à son autre livre L'Erreur spirite, mais qu'il avait finalement renoncé à ce travail après avoir fait la constatation que ce mouvement ne représentait plus rien.

Dans un chapitre de son ouvrage Le règne de la quantité et les signes des temps, écrit en 1945, René Guénon revient sur le mouvement occultiste français, qu'il met en comparaison avec un autre courant "néo-spiritualiste" (le "mouvement théosophiste" de H. P. Blavatsky) et il décrit le premier comme réduit à une somme d'individualités ayant fabriqué de toutes pièces une pseudo-théorie faite d'éléments disparates empruntés à diverses doctrines qu'ils n'ont pas comprises, ne reposant sur aucune filiation authentique et finalement infiltré par des individus aux intentions douteuses.

D. Gattegno écrit que par quelque bout qu'on prenne les choses, le niveau intellectuel et culturel de cette vague occultiste "s'avère totalement affligeant", et qu'elle fut surtout l'occasion pour René Guénon de pénétrer un milieu afin d'en attirer les individualités les plus remarquables. Par ailleurs, autour de Papus, écrit D. Gattegno, les orientations "néo-spiritualistes" vont emprunter des chemins très divers, notamment avec Émile Gary de Lacroze, Léonce de Larmandie, sans parler d'individualités jugées bien plus intéressantes par Guénon et qui ne feront que traverser l'occultisme papusien sans se confondre avec lui : Stanislas de Guaita, Joséphin Péladan, Paul Vulliaud, Albert de Pouvourville et bien d'autres encore qui défrayèrent la chronique de ce "Paris occultiste" dont l'histoire se confond avec la Belle Époque et la protéiforme effervescence du Symbolisme artistique et littéraire.

Pour D. Gattegno cependant l'œuvre de Guénon ne procède à aucun degré de ce mouvement. Paul Chacornac note que la présence de René Guénon dans ce milieu lui permit au moins de pénétrer une organisation d'un caractère à la fois plus sérieux et énigmatique : l'"Hermetic Brotherhood of Luxor" (H. B. of L.), héritée au moins en partie des multiples organisations de Paschal Beverly Randolph (dont la fraternité d'Eulis). René Guénon dira plus tard qu'il avait effectivement appartenu à la H. B. of L., dépositaire, selon Paul Chacornac, de certaines "connaissances effectives".

Les biographes de René Guénon soulignent le caractère particulièrement désindividualisé de son œuvre, et s’intéressent très vite à ce qui en constituent les aspects les plus mystérieux : très tôt, dès sa collaboration à la revue La Gnose, c'est-à-dire entre 1909 et 1912, et sous la signature de T. Palingénius (voir infra), il publie un certain nombre d’articles sur le "néospiritualisme contemporain", "Le Symbolisme de la Croix", "Les principes du calcul infinitésimal", "Les conditions de l’existence corporelle", "Le devenir de l’être humain selon le Vêdânta", "Les erreurs du Spiritisme", qui contiennent, sous une forme résumée mais très reconnaissable, une grande partie de ce qui formera par la suite le cœur de son œuvre : « C’est donc entre 23 et 26 ans qu’on doit placer l’élaboration de plusieurs de ses livres essentiels ».

Ce caractère remarquable de l’œuvre guénonienne relativise fortement, selon plusieurs de ses biographes, quelques hypothèses formulées à propos de rencontres qu’il fit au lycée, par exemple avec son professeur de philosophie, Albert Leclère, qui devait l'année suivante être nommé professeur à l'université de Fribourg, en Suisse.

Albert Leclère était un spécialiste des philosophies présocratiques et évoquait des idées qui étaient déjà un peu en vogue au xixe siècle, notamment dans les ouvrages d'auteurs tels Frédéric Portal, Jallabert, ou F. de Rougemont, sur l’existence d’un savoir métaphysique commun à toute l’humanité. Mais d'autres auteurs insistent sur le fait que la doctrine plus tard exposée par René Guénon sur l'unité fondamentale de la Métaphysique est sans commune mesure à l'idée, développée par quelques écrivains du xixe siècle, d'une transmission historique diffuse de certaines données traditionnelles communes à toute l'humanité, et qu'elle s'inscrit beaucoup plus dans la perspective métaphysique selon laquelle "la doctrine de l'Unité est unique".

Les biographes s'accordent cependant pour voir en l'abbé Ferdinand Gombault (1858-1947), qui était docteur en philosophie, une origine possible de certaines informations que Guénon tenait sur le spiritisme.

Guénon entretint d'ailleurs une relation avec lui jusqu'au jour de son départ pour l'Égypte, en 1930. Dès son adolescence, il rencontra le chanoine chez sa tante. L'abbé avait des préventions contre la philosophie allemande (voir ses Dialogues philosophico-théologiques sur la Providence, 1895), condamnait sévèrement le spiritisme (L'Imagination et les phénomènes préternaturels, 1899) et était convaincu de l'existence d'une langue hiéroglyphique originelle (Similitude des écritures figuratives, 1915).

L'Ordre du Temple Rénové et l'Église gnostique

Un événement précipite toutefois la rupture avec les groupes papusiens : la participation, centrale pourrait-on dire, de René Guénon à l'Ordre du Temple Rénové (OTR).

L'"Hermetic Brotherhood of Luxor", ou H. B. of L., était une organisation possédant un caractère extrêmement secret auquel l'Ordre Martiniste d'alors servait, selon Paul Chacornac, de couverture extérieure. Or depuis le 19 janvier 1908 des séances se déroulaient à l‘hôtel du 17 rue des Canettes, séances dont les participants étaient des membres de l'Ordre Martiniste et qui reçurent l'ordre de constituer un "Ordre du Temple Rénové", constitué de 21 membres, et dont René Guénon devait être le "Souverain Grand Commandeur". Contacté par les martinistes, ce dernier répondit favorablement à l'appel. Les conditions dans lesquelles se déroulèrent ces séances furent diversement interprétées : Jean-Pierre Laurant, ainsi que D. Gattegno parlent d'"écriture automatique" tandis que Michel Vâlsan mentionne des "moyens appropriés" pour la réactualisation d'une forme initiatique proprement occidentale.

En tous cas, la constitution de cet ordre entraîna les foudres de Teder et celui-ci rédigea, pour le compte du "Grand Maître Papus", un acte d'accusation comportant des fausses lettres de Guénon, selon une méthode qu'il avait déjà utilisée pour discréditer deux Grands Maîtres des débuts de la franc-maçonnerie française : le chevalier écossais James Hector MacLeane, et Charles Radcliffe, comte de Derwentwater, tous deux jacobites.

Teder avait commencé sa carrière avec un livre intitulé Les apologistes du crime, d'inspiration "taxilienne" habituelle dans certains milieux antimaçonniques de cette époque et dirigé contre la Maçonnerie écossaise, les jésuites et les catholiques, puis était passé en Belgique d'où il s'était fait expulser pour une affaire de chantage, avant de se réfugier en Angleterre, pays dans lequel il rencontra John Yarker qui lui conféra ses titres de Maçonnerie "irrégulière".

Dans son "rapport", il engagea Papus à prendre "des mesures énergiques" contre Guénon et son maitre dit "le Chevalier Curier". Guénon fut donc radié de l'Ordre Martiniste, ainsi que des loges affiliées. L'OTR fut dissous par René Guénon en 1911.

Un autre événement commenté par les biographes de Guénon concerne l'Église gnostique bien que, selon Charles-André Gilis, il soit d'une moindre importance : en 1893, plus de quinze années avant la formation de l'OTR, dans l'hôtel de la duchesse de Pomar, Lady Caithness, il est décidé de procéder à la restauration de l'Église gnostique, faisant référence à Guilhabert de Castres.

Aussitôt, Jules Doinel dit avoir retrouvé toute une documentation à la Bibliothèque départementale à Orléans où il était employé, attestant de la validité de cette restauration.

Il est élu patriarche de l'E. G. et adopte le nom de Valentin II. Il consacre alors trois "évêques" : Tau Vincent (Papus), Tau Synésius (Léonce Fabre des Essarts) et Tau Bardesane (Chamuel) : la lettre grecque tau est une signature épiscopale.

Après sa fondation, Rome excommunie l'Église gnostique. Jules Doinel, qui avait reçu une solide éducation religieuse, n'avait rompu aucune de ses amitiés catholiques. Saisi par l'angoisse, il retourne dans le giron de l'Église de Rome, puis revient à l'E. G. et, au terme de toute une suite de "revirements", quitte ce monde "tant et si bien que nul n'a pu établir dans quelles dispositions il put bien, au juste, se trouver à sa mort".

Léonce Fabre des Essarts (1848-1917), ami personnel de Victor Hugo, admirateur de Saint-Yves d'Alveydre, fut un temps militant socialiste républicain et franc-maçon, teinté d'orientalisme par la fréquentation de Tau Simon (Albert de Pouvourville) et Tau Théophane (Léon Champrenaud).

René Guénon avait rencontré Léonce Fabre des Essarts au Congrès spiritualiste. Quand Guénon se fit exclure des groupements de Papus à la suite de l'affaire de l'OTR, Léon Champrenaud l'invita chez Synésius. Guénon fut aussitôt élevé au rang d'évêque, sous le nom de Tau Palingénius (Re-né), et Synésius offrit à Guénon la direction de la revue "La Gnose", "revue mensuelle consacrée à l'étude des sciences ésotériques", dont Tau Marnès (Alexandre Thomas) était le rédacteur en chef et le gérant, et Tau Mercuranus (Patrice Genty) le secrétaire de rédaction. C'est dans cette revue que Tau Simon, en tant que Matgioï, donna les premières pages de ses deux ouvrages sur les doctrines extrême-orientales : La Voie métaphysique (1905) et La Voie rationnelle (1907).

L'enseignement de l'Église gnostique, tel qu'il apparaissait par les numéros de sa revue, était, grâce aux contributions de certains de ses membres, loin d'être médiocre et tranchait avec les productions occultistes de l'époque : Matgioi (Albert de Pouvourville) et Léon Champrenaud, rattachés respectivement au taoïsme et à l'islam, exerçaient une influence intellectuelle majeure sur les autres membres, et Guénon se servit de cet appui : il comptait davantage sur eux que sur l'Église en elle-même et il écrit ultérieurement que les « néo-gnostiques » n'avaient reçu aucune transmission réelle. L'Église gnostique prit fin peu de temps après la disparition de l'OTR. 

La Gnose et les contacts orientaux

En 1910, durant la collaboration de René Guénon à la revue "La Gnose", Théophane Champrenaud entre en contact avec le peintre suédois Ivan Aguéli (1869-1917), qui se consacre à l'étude des traditions orientales et voyage beaucoup, jusqu'aux Indes.

À son retour en Europe, il publie des articles et traductions en rapport avec l'ésotérisme islamique. Au Caire, le Sheikh Abder-Rahman Elish El-Kebir l'initia au soufisme (sous le nom d'"Abdul-Hâdi") et le fit moqqadem (c. a. d. "représentant" de la tarîqa shâdhilite, habilité à recevoir des disciples et leur transmettre l'initiation).

Le Sheikh Abder-Rahman Elish El-Kebir était un représentant très important de l'Islam, tant des points de vue ésotérique qu'exotérique. Dans ce dernier domaine, il fut le chef du madhab mâleki à al Azhar. La "tarîqa shâdhilite" fut fondée au xiiie siècle (VIIe siècle de l'Hégire) par le sheikh Abu-l-Hassan ash-Shadhili, une des plus grandes figures spirituelles de l'Islam, et qui fut, dans l'ordre ésotérique, le "pôle" ("qutb") de son temps, ce terme désignant une fonction initiatique d'un ordre très élevé. Par Abdul-Hâdi, Léon Champrenaud est initié au soufisme sous le nom d'Abdul-Haqq et René Guénon, sous celui d'Abdel Wâhed Yahia ("Le serviteur de l'Unique").

Par ses relations avec Matgioï et avec Ivan Aguéli, René Guénon prit toutes les distances requises avec les publications de type occultiste. Il écrit plus tard à Nöelle Maurice-Denis Boulet n'être "entré dans le milieu de « La Gnose » que pour le détruire".

L'apport intellectuel de Matgioi est décrit par René Guénon en ces termes : 

« Avant [Matgioi], la métaphysique chinoise était entièrement inconnue en Europe, on pourrait même dire tout à fait insoupçonnée. [...] Il faut bien reconnaître que rien de vraiment sérieux n'avait été fait à ce point de vue jusqu'aux travaux de Matgioi. »

Dans son roman "Le Maître des Sentences", Matgioi évoque, de façon plus ou moins précise, l'idée d'une filiation initiatique transmise par le Tong Song Luat, personnage éponyme du roman, côtoyé en Indochine. Cet homme, nommé Nguyen Van Lu dans le roman, avait confié son fils cadet aux soins du narrateur. Or le fils du "Maître des Sentences", Nguyen Van Cang, séjourna un certain temps à Paris, et il collabora à La Voie (l'ancien nom de La Gnose avant l'arrivée de Guénon).

Paul Chacornac déduit de ces données une conjecture selon laquelle un enseignement oral fut donné à Guénon par Nguyen Van Cang, et André Préau alla dans le même sens dans son article « Connaissance orientale et recherche occidentale » paru dans Jayakarnataka en 1934.

Selon Frans Vreede, dans une communication au Colloque de Cerisy-la-Salle, René Guénon reçut l'initiation d'une personnalité hindoue affiliée à une branche régulière d'un ordre remontant à Shankaracharya, donc relevant de l'Advaita Vedānta.

Cependant, si l'on sait que c'est par l'intermédiaire d'Ivan Aguéli qu'il est initié à l'ésotérisme islamique, en revanche, certains commentateurs de Guénon sont parfois plus prudents à propos de l'initiation taoïste qu'il aurait reçue : par la connaissance directe du Taoïsme, faut-il entendre la simple fréquentation de Matgioi ou quelque chose d'un autre ordre ?

Cependant, à l'un de ses correspondants, René Guénon écrivait, à propos de la voie extrême-orientale : "c'est l'une des voies les plus « dures » intellectuellement que je connaisse".

Les milieux maçonniques et antimaçonniques

La franc-maçonnerie était en France, au moins depuis les écrits de l'abbé Augustin Barruel, au cœur de polémiques qui opposaient férocement les milieux dits "traditionalistes" : ce que Balzac appela "l'envers de l'histoire contemporaine" et dont il mentionnait les linéaments dans son introduction à la trilogie "L'Histoire des Treize" touchait à "la question la plus troublante et la plus troublée de l'expansion moderne", et cet "envers" s'exprimait dans une cacophonie d'événements contradictoires dont il était parfois bien difficile de comprendre les tenants et aboutissants.

C'est dans ce climat que l'une des plus extraordinaires impostures du xixe siècle prit naissance : l'affaire Léo Taxil.

De 1887 à 1895, Léo Taxil avait été le rédacteur en chef de La France chrétienne, organe du Conseil antimaçonnique de France. Un autre adversaire de la maçonnerie, Abel Clarin de La Rive avait tout d'abord cru à l'authenticité de la mystification taxilienne pour, finalement, avoir été l'instigateur de sa confusion.

À la suite de quoi il prit la direction de La France chrétienne. À partir de 1901, il voulut ouvrir ses colonnes à l'aspect traditionnel de la maçonnerie, faisant appel pour cela au président de la Grande Loge de France, Ch.-M. Limousin ; celui-ci en profitera pour dénoncer l'occultisme de Papus. La France chrétienne accorda un vif intérêt aux écrits de Guénon, allant jusqu'à publier une mise au point sur le Dalaï-Lama.

De l'époque taxilienne, Clarin de la Rive avait réuni une importante documentation qu'il communiqua à Guénon, et celui-ci s'en servit non seulement pour déterminer qui agissait dans l'entourage de Taxil, mais aussi pour dénoncer, beaucoup plus tard, les origines "suspectes" des milieux qui prirent position, dans l'entre-deux guerres, pour la « défense de l'Occident » et contre « le complot judéo-maçonnique ».

Au vu des documents de Clarin de La Rive, Guénon retira la conviction qu'il existait des groupes qui s'efforçaient de jeter le discrédit sur tout ce qui pouvait subsister d'organisations traditionnelles, de nature religieuse ou initiatique. 

Pour René Guénon, "il convenait que la maçonnerie recouvrât sa véritable vocation, aussi bien contre les mystifications des adversaires qu'envers les maçons eux-mêmes".

À destination des premiers il écrivit dans La France chrétienne devenue La France antimaçonnique ; pour s'occuper des seconds, quoique évincé de la Loge Humanidad, il trouva confirmation à la Loge Thébah, no 347 (il quittera cette loge en 1913 ou en 1914). Il participe alors, parfois sous couvert de pseudonymes dans des publications maçonnique et antimaçonnique, se mêlant ainsi à des milieux opposés à la fois pour réaffirmer le caractère initiatique de la maçonnerie et pour se tenir au mieux informé de certaines campagnes antitraditionnelles particulièrement énigmatiques.

C'est au domicile de Clarin de La Rive que Guénon fit la connaissance du catholique anti-maçon Olivier de Fremond (1854-1940) qui reconnut chez Guénon "un parfait esprit catholique" mais qui ne parviendra pas à appréhender sereinement la relation de René Guénon avec l'islam.

Amitiés catholiques

En 1912, peu après son rattachement à l'ésotérisme islamique, René Guénon se marie avec Berthe Loury, qu'il avait connue chez le chanoine Gombault. C'est à cette époque également que, dans La France antimaçonnique, René Guénon reçut une aide énigmatique de la part d'une signature anonyme ("un gnostique qui n'est pas évêque") qui permit de dévoiler les accointances plus que compromettantes de certains occultistes. Certains auteurs, dont David Gattegno, pensent qu'il s'agissait soit de Pierre Germain d’autre supposent qu’il s’agissait d’Aristide de l’Espinay, que René Guénon connaissait depuis longtemps.

À l'automne 1914, en compagnie de Pierre Germain donc, René Guénon s'inscrivait au cours de Philosophie des Sciences du professeur Milhaud, en Sorbonne. Il propose un mémoire sur la "Métaphysique" dans lequel il défiait toutes les inclinations au modernisme des professeurs de philosophie et de leurs étudiants.

En 1925, il proposera la version définitive de cette conférence, encore à la Sorbonne : "La Métaphysique orientale".

Une jeune étudiante de 19 ans, Noëlle Maurice-Denis Boulet, fut grandement impressionnée par l'exposé de Guénon. Elle avait elle-même fait un peu de remous en proposant sans vergogne les principes de la cosmologie thomiste dans un mémoire contre le "Mécanisme". Elle s'approcha ainsi de René Guénon et de Pierre Germain, et finit par se lier d'amitié avec eux.

En outre, dans la foulée de ces rencontres, certains jeudis parisiens furent consacrés à des "réunions méta-philosophique" avec des camarades de l'Institut catholique.

Noëlle Maurice-Denis Boulet entreprit de présenter Guénon au cercle néo-thomiste de l'Institut catholique dont le doyen, le père Émile Peillaube, avait fondé "La Revue de philosophie".

À partir de 1919, René Guénon y donnera des "comptes rendus" et quelques articles : "Le Théosophisme""La question des Mahatmas", ou encore "Théosophisme et Franc-maçonnerie", seules collaborations qu'il accordera, jusqu'en 1923.

C'est à cette époque que René Guénon entretint une longue correspondance avec Noëlle Maurice-Denis Boulet dans laquelle, patiemment et point par point, il exposa les imperfections inhérentes selon lui à la scholastique et au thomisme, doctrines qui, par leurs limitations à la seule ontologie s'interdisaient les conceptions véritablement illimitées de la pure Métaphysique orientale.

Noëlle Maurice-Denis Boulet ne put admettre dans sa totalité l'ampleur des thèses guénoniennes (même si elle reconnut, quelque quarante années plus tard « la clarté d'exposition, et un sérieux qu'on ne pouvait qu'admirer »). De même, ses commentaires à propos du "Symbolisme de la Croix", qualifié par elle de "livre musulman", ajoutés à des comportements jugés peu élégants, conduisirent certains interprètes de l'œuvre de Guénon à voir dans cette attitude un résumé de l'incompréhension générale de l'exotérisme à l'égard de l'œuvre guénonienne.

René Guénon, "plutôt rétif à l'enseignement conventionnel" échoue à l'épreuve orale de l'agrégation, celle-ci lui ayant réservé comme leçon un sujet de morale. Au même moment, il est licencié d'un établissement parisien dans lequel il enseignait la philosophie : le point de vue de Guénon sur des questions religieuses était totalement opposé à celles du directeur. Il projette alors de se consacrer désormais à ses ouvrages en chantier.

En parallèle, Guénon fréquente le cercle des philosophes et théologiens thomistes regroupé autour de Jacques Maritain, à qui il tentera, vainement, de faire accepter l'idée de la possibilité de l'existence d'un ésotérisme chrétien. C'est grâce à l'intercession de Maritain que le jeune homme trouve à publier ses premiers ouvrages : « L'Introduction générale à l'étude des doctrines hindoues » et « Le Théosophisme, histoire d'une pseudo-religion », en 1921.

Premières publications et premières ruptures

L'Introduction générale à l'étude des doctrines hindoues fut proposé comme thèse à l'Université. Le projet, soumis à l'indianiste Sylvain Lévi, avait reçu l'accord de principe de ce dernier, mais il se rétracta in fine : dans son rapport, Lévi reproche à l'auteur de cette thèse d'"exclure tous les éléments qui ne correspondent pas à sa conception" (Bouddhisme et Protestantisme) et d'être "tout prêt à croire à la transmission mystique d'une vérité première apparue au génie humain dès les premiers âges du monde".

La parution de L'Introduction... en librairie devait lui permettre en revanche de se faire de nouveaux contacts dans les milieux intellectuels et artistiques parisiens : il fait ainsi la connaissance du peintre cubiste Albert Gleizes (qui lui ouvre les portes du salon qu'il tient à Paris avec sa femme) ainsi que de l'écrivain et éditeur Gonzague Truc, qui devient alors "son principal conseiller en matière éditoriale".

C'est pourtant par l'intermédiaire des catholiques thomistes que René Guénon publie, la même année, une étude minutieuse, très documentée et mordante de la Société théosophique fondée par Héléna Blavatsky en 1875, sous le titre évocateur de : « Le Théosophisme, histoire d'une pseudo-religion ».

Cet ouvrage était susceptible de plaire aux milieux catholiques conservateurs et cultivés : on y dénonçait, notamment, les antécédents révolutionnaires et anti-chrétiens d'Annie Besant, présidente en exercice de la société théosophiste, ainsi que, plus généralement, la prétention de l'organisation à renverser les religions établies, et notamment le christianisme.

Mais ces points de convergence circonstanciels ne pouvaient masquer longtemps le désaccord profond entre la conception guénonienne de la "Tradition" et le traditionalisme catholique : les relations avec le cercle Maritain se distendent à partir de 1923, tandis que la collaboration de Guénon à Regnabit, "revue universelle du Sacré-Cœur", s'interrompt brutalement en 1927, sous la pression de l'Archevêché.

À partir de 1925, René Guénon, dont les ouvrages déjà publiés lui ont attiré une certaine notoriété, publia ses articles dans la revue : "Le Voile d'Isis", qui sous son impulsion perd son orientation occultiste, jusqu'à devenir, à partir de 1936, les Études traditionnelles.

Départ pour Le Caire


En 1928, suite à deux deuils familiaux dont la mort de sa femme, la santé de Guénon se détériore, et il se plaint de souffrir de maux étranges, dont il décèle l'origine dans des "attaques psychiques" dirigées contre lui.

En 1930, il se rend cependant en Égypte, dans le cadre d'un projet initial de traductions de textes de l'ésotérisme islamique, projet qui est brusquement abandonné par son éditeur. Il reste au Caire, subsistant dans des conditions très précaires, et déclinant les propositions de retour en France provenant de ses amis européens, jusqu'à sa rencontre avec le cheik Mohammad Ibrahim, dont il épouse la fille, en 1934. 

René Guénon vit au Caire sous le nom qui lui avait été donné lors de son initiation à l'ésotérisme islamique : cheikh Abdel Wahid Yahia, adoptant le costume égyptien traditionnel, parlant arabe et évitant la communauté française d'Égypte. Il est naturalisé Égyptien en 1949. Il passe le plus clair de son temps à écrire dans sa maison du faubourg de Dokki, face aux pyramides : ses articles et ses ouvrages, tout d'abord, mais également une volumineuse correspondance avec ses lecteurs, grâce à laquelle il suit l'évolution des idées en Occident, et qui lui permet de recueillir suffisamment d'informations pour soutenir plusieurs controverses, notamment avec le directeur de la revue Atlantis, Paul Le Cour, ou encore avec deux rédacteurs de la revue antijudaïque et antimaçonnique de Monseigneur Jouin : "La Revue Internationale des Sociétés Secrètes".

De 1929 à 1933, Guénon écrit plusieurs comptes-rendus et articles dénonçant les tentatives de la RISS pour exhumer et tenter de faire passer pour authentique un document dévoilant les prétendus dessous secrets de la Franc-maçonnerie (dans la lignée du canular de Taxil).

Ces polémiques n'empêchent pas Guénon de poursuivre la rédaction de ses ouvrages, dont l'intérêt qu'ils éveillent chez Jean Paulhan permet à certains d'entre eux d'être publiés aux éditions Gallimard, dans une collection dont le nom, "Tradition", renvoie directement au lexique guénonien.

Les proches

Au fil des années et des publications, un groupe de proches se constitue autour de René Guénon. Outre l'iconographe chrétien Louis Charbonneau-Lassay et l'éditeur Paul Chacornac, déjà mentionnés, on peut citer le Sri Lankais Ananda K. Coomaraswamy (1877-1947), spécialiste de l'art bouddhique, qui entretient une correspondance régulière avec Guénon entre 1935 et 1947.

On y rencontre également des Européens islamisés vivant au Caire : l'Anglais Martin Lings (1909-2005), qui y enseigne la littérature anglaise à l'Université, et surtout le diplomate roumain Michel Vâlsan (1907-1974), qui devient de 1960 à sa mort le directeur des Études traditionnelles (succédant à un autre fidèle de la première heure : Jean Reyor, qui avait connu Guénon alors que ce dernier vivait encore à Paris).

L'artiste alsacien Frithjof Schuon (1907-1998) a lui aussi vu sa destinée bouleversée par la rencontre avec l'œuvre de Guénon (découverte dès 1924, avec Orient et Occident), qui le pousse à se rendre en Algérie recevoir l'initiation soufie du cheikh Ahmed Al-Allawi. Il devient par la suite le moqadem (représentant) du cheikh Ahmed al-Allawi qui l'a initié, et se voit autorisé à fonder une nouvelle branche de la tariqa (confrérie) en Europe : c'est vers elle que Guénon renvoie une centaine de lecteurs (ainsi que Michel Vâlsan) qui entrent ainsi dans la voie soufie.

Les relations entre Schuon et Guénon se détériorent suite à une controverse d'ordre doctrinal : Schuon estime en effet (et il l'écrit dans les Études traditionnelles) que les sacrements chrétiens peuvent être considérés comme des sacrements initiatiques. Guénon écrit en réponse plusieurs articles sur l'initiation, dont une partie est recueillie en volume en 1946 sous le titre Aperçus sur l'initiation. Un dernier article de Schuon dans les "Études traditionnelles", en juillet 1948, consomme la rupture entre les deux hommes. Michel Vâlsan restant fidèle à Guénon, la tariqa européenne se divise alors en deux branches.

Il faut enfin citer le penseur italien Julius Evola, avec lequel Guénon entretient une correspondance cordiale et personnelle, malgré les divergences théoriques qui séparent le chantre de l'action et le défenseur de la contemplation.

Mort et survivances de René Guénon

René Guénon meurt le 7 janvier 1951, après avoir prononcé le nom d'Allah. Il en est largement rendu compte dans la presse de la communauté francophone du Caire (une cinquantaine d'articles publiés), et dans la presse française : il en est fait mention dans Le Figaro, Combat, Rivarol, etc. La Radio nationale commente également l'événement.

Après la mort de Guénon, ses fidèles poursuivent la publication de son œuvre (un peu plus d'une dizaine d'ouvrages posthumes - essentiellement des recueils d'articles et de comptes-rendus - voient le jour) et se consacrent à l'exégèse des différentes traditions religieuses et initiatiques, au sein des Études traditionnelles (essentiellement, à partir de 1959 et sous l'impulsion de Michel Vâlsan, à l'étude des doctrines ésotériques de l'islam) et ailleurs. La revue trimestrielle "Vers la Tradition" reprend aujourd'hui la suite de cette lignée, et organise des colloques annuels.

Les principaux ouvrages de René Guénon ont été traduits dans toutes les langues européennes et l'influence de sa pensée n'a, depuis sa disparition, cessé de s'étendre.

L'œuvre...

Guénon est généralement présenté dans les dictionnaires et encyclopédies comme un "philosophe". Marie-France James le définit comme un "érudit Franc-maçon et ésotériste".

Dès 1911, alors même qu’aucun de ses ouvrages majeurs n’est encore écrit, dans un article publié dans la revue la Gnose, René Guénon cherchera à se désolidariser des différentes tendances et des différents mouvements caractérisant son époque. De son point de vue son travail n’est ni celui d'un scientifique, ni d'un philosophe, ni d'un sociologue. Son domaine d’étude ne concernerait pas plus la morale, que la religion. Il réfute les étiquettes d’occultiste de mystique ou de spiritualiste.

En 1921, dans son Introduction générale à l'étude des doctrines Hindoues il prendra toutes les distances envers les orientalistes, précisant : « pour les comprendre [les doctrines Hindoues], il faut pour ainsi dire les étudier "du dedans", tandis que les orientalistes se sont toujours bornés à les considérer "du dehors".

Ces mises au point sur la nature de son travail qu'il estimait aussi exempt de toute recherche d'originalité, seront à maintes reprises réaffirmés dans ses écrits ultérieurs, jusqu'à la fin de sa vie quarante ans plus tard.

Son proche et premier biographe, Paul Chacornac, reprendra ces affirmations : « On ne peut le définir […]. Il ne fut pas un orientaliste, bien que — ou peut-être par ce que — nul ne connaissait mieux que lui l'Orient ; il ne fut pas un historien des religions, bien que nul ne sût mieux que lui mettre en évidence leur fond commun […] ; il ne fut pas un sociologue, bien que nul n'ait analysé plus profondément les causes des maux dont souffre la société moderne […] ; il ne fut pas un poète […] ; il ne fut pas un occultiste […] ; il n'était surtout pas un philosophe, […] », et plus récemment Jean Ursin : « Présenter l'œuvre de René Guénon est chose impossible : polémiste, théologien, mystique, philosophe, orientaliste […] Chaque qualificatif paraît correspondre mais aucun n'est suffisant et lui-même les eût tous rejetés en bloc. ».

L'œuvre de René Guénon, telle que la concevait son auteur, ne doit pas être comprise comme l'expression d'une pensée individuelle qui se serait construite au fil des années et des ouvrages, encore moins comme un système philosophique, mais comme une exposition des "doctrines traditionnelles". Sa méthode le démarqua des milieux universitaires et il préféra parler "en oriental", dépourvu de ce qu'il appelait les préjugés occidentaux. Guénon ne revendiquait à cet égard qu'une fonction de transmission de ces doctrines à destination exclusive de ceux qui, selon lui peu nombreux, sont aptes à les comprendre et à en tirer profit.

Cette volonté de ne pas se voir attribuer la paternité des idées qu'il exposait allait de pair avec la volonté de conserver la plus grande discrétion sur sa vie privée qui de toute façon, ajoutait-il, ne peut aider en rien à la compréhension de ses ouvrages.

L'œuvre de René Guénon peut être divisée en quatre grands axes :

Les exposés de principes métaphysiques (L'Introduction Générale à l'Étude des Doctrines Hindoues, L'homme et son Devenir selon le Vêdânta, Le Symbolisme de la Croix etLes États multiples de l'être, Les Principes du Calcul infinitésimal) ;

Les études sur le symbolisme (notamment les nombreux articles qu'il écrivit pour les "Études traditionnelles", plus tard compilés par Michel Vâlsan sous le titre "Symboles [Fondamentaux] de la "Science Sacrée"" ; ou encore "La Grande Triade") ;

Les études relatives à l'initiation (L'Ésotérisme de Dante, Aperçus sur l'Initiation, Initiation et Réalisation spirituelle, etc...)

La critique du monde moderne (Orient et Occident, La Crise du Monde moderne, Autorité spirituelle et Pouvoir temporel, Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, etc...).

Le cloisonnement entre ces quatre axes n'est toutefois pas hermétique, Guénon rappelant que "la diversité des sujets que nous traitons dans nos études n'empêche point l'unité de la conception qui y préside et [que] nous tenons aussi à affirmer expressément cette unité qui pourrait ne pas être aperçue de ceux qui envisagent les choses trop superficiellement.".

Cette "unité de la conception" étant garantie par le rattachement des différents points traités avec les "principes métaphysiques", qui en constituent à la fois le cœur et le sommet.

La Métaphysique 

Quelques précisions de vocabulaire...

C'est dans l'Introduction générale à l'étude des doctrines hindoues, ouvrage publié en 1921, que René Guénon introduisit les caractères essentiels de la métaphysique, au sens qu'il donnait à ce mot, dont il affirmait n'attacher que peu d'importance à son origine historique, origine qui serait purement fortuite selon lui s'il fallait admettre l'opinion, peu vraisemblable à ses yeux, d'après laquelle il aurait servi tout d'abord à désigner ce qui venait "après la physique" dans la collection des œuvres d'Aristote.

Pour René Guénon, le sens le plus naturel de ce mot est celui suivant lequel il désigne ce qui est "au-delà de la physique", en entendant par "physique",  "comme le faisaient toujours les anciens", l'ensemble de toutes les sciences de la nature, envisagé d'une façon tout à fait générale. C'est avec cette interprétation que René Guénon pose ce terme de métaphysique.

Dans ces conditions, « [...] la métaphysique, ainsi comprise, est essentiellement la connaissance de l'universel, ou si l'on veut, des principes d'ordre universel, auxquels seuls convient d'ailleurs proprement ce nom de principes ».

René Guénon précise cependant ne pas vouloir donner une définition précise de la métaphysique « ce qui est rigoureusement impossible », en raison de cette universalité regardée comme le premier de ces caractères. Ne peut être défini que ce qui est limité et la métaphysique est, dans son essence même, « absolument illimitée » ce qui, évidemment, ne permet pas, écrit René Guénon, d'en enfermer la notion dans une formule plus ou moins étroite : « une définition serait [...] d'autant plus inexacte qu'on s'efforcerait de la rendre plus précise. ».

René Guénon utilise, à propos de la métaphysique, le terme de "connaissance", qu'il distingue de celui de "science" : « notre intention, en cela, est de marquer la distinction profonde qu'il faut nécessairement établir entre la métaphysique d'une part et, d'autre part, les diverses sciences au sens propre de ce mot [...] ».

Les domaines respectifs de la métaphysique et des sciences sont, écrit-il, profondément séparés, et il en est de même à l'égard de la religion, cette séparation portant surtout sur les points de vue sous lesquels ces choses sont envisagées.

L'Être et le Non-Être

Dans Les États multiples de l'être, René Guénon développe les notions d'Infini (qui est désigné, sous son aspect potentiel par le terme de Possibilité universelle), de manifestation universelle (sous un aspect personnel : l'Être) et de non-manifestation (le Non-Être). Le terme de Non-Être ne doit pas être pris dans un sens privatif, comme l'indice d'un manque ou d'une absence, mais au contraire comme signifiant l'au-delà de l'Être.

En effet, la manifestation universelle, c'est-à-dire la "Nature" au sens le plus vaste et le plus universel que l'on puisse donner à ce terme, correspond à l'expression de toutes les possibilités susceptibles d'exister, et notre propre monde n'est que l'une d'entre elles.

Mais, à côté des possibilités de manifestation, il faut envisager les possibilités de non-manifestation, et « si l'on demandait cependant pourquoi toute possibilité ne doit pas se manifester, c'est-à-dire pourquoi il y a à la fois des possibilités de manifestation et de non-manifestation, il suffirait de répondre que le domaine de la manifestation, étant limité par là même qu'il est un ensemble de mondes ou d'états conditionnés [...], ne saurait épuiser la Possibilité universelle dans sa totalité : il laisse en dehors de lui tout l'inconditionné, c'est-à-dire précisément ce qui, métaphysiquement, importe le plus. »

Le Non-Être représente donc l'ensemble des « possibilités de non-manifestation, avec les possibilités de manifestation elles-mêmes en tant qu'elles sont à l'état non-manifesté ; et l'Être lui-même s'y trouve inclus, car, ne pouvant appartenir à la manifestation, puisqu'il en est le principe, il est lui-même non-manifesté. »

Guénon prend comme métaphore les rapports du silence et de la parole pour illustrer son propos :

« Comme le Non-Être, ou le non-manifesté, comprend ou enveloppe l'Être, ou le principe de la manifestation, le silence comporte en lui-même le principe de la parole ; en d'autres termes, de même que l'Unité (l'Être) n'est que le Zéro métaphysique (le Non-Être) affirmé, la parole n'est que le silence exprimé ; mais, inversement, le Zéro métaphysique, tout en étant l'Unité non-affirmée, est aussi quelque chose de plus (et même infiniment plus), et de même le silence, qui en est un aspect au sens que nous venons de préciser, n'est pas seulement la parole non-exprimée, car il faut y laisser subsister en outre ce qui est inexprimable, c'est-à-dire non susceptible de manifestation... 

Les États multiples de l'être, p. 29) »

Connaissance et réalisation

Le but ultime de la connaissance métaphysique n'est donc rien de moindre que la réalisation de cet au-delà de l'Être, "l'état absolument inconditionné, affranchi de toute limitation", que les doctrines hindoues appellent la "Délivrance". Il s'agit bien d'une réalisation effective, et non pas seulement théorique, puisque toute connaissance véritable "implique une identification du sujet avec l'objet, ou, si l'on préfère considérer le rapport en sens inverse, une assimilation de l'objet par le sujet". 

En l'occurrence, cette connaissance ne peut s'acquérir par le biais de la raison, faculté purement humaine et individuelle qui, n'étant qu'une « connaissance par reflet », ne peut servir que de préparation théorique (mais indispensable) à la compréhension des doctrines traditionnelles dont la connaissance effective ne peut être réalisée que par le moyen de "l'intuition intellectuelle pure", que Guénon appelle aussi "l'intellect transcendant" : au contraire des facultés rationnelles de l'homme, et au-delà de la raison est véritablement "non-humain", il n'est plus une "faculté individuelle" mais est véritablement "d'ordre universel". 

Tradition et transmission

L'Initiation

L'accession à cet "intellect transcendant", qui seul permet la réalisation spirituelle, est conditionnée au rattachement du postulant à une lignée initiatique traditionnelle : celles-ci sont en effet les dépositaires d'une "influence spirituelle" qu'elles transmettent à l'initié (ce qui constitue la transmission initiatique proprement dite, qui est comparable à celle qui est mise en œuvre dans certains rites religieux, par exemple celui de l'ordination des prêtres dans la religion catholique). En l'absence d'une telle transmission, il est impossible "d'arriver à s'affanchir jamais des entraves et des limitations du monde profane".

En effet,

« [...] les aptitudes ou possibilités incluses dans la nature individuelle ne sont tout d'abord, en elles-mêmes, qu'une matiera prima, c'est-à-dire une pure potentialité, où il n'est rien de développé ou de différencié ; c'est alors l'état chaotique et ténébreux, que le symbolisme initiatique fait précisément correspondre au monde profane, et dans lequel se trouve l'être qui n'est pas encore parvenu à la seconde naissance. Pour que ce chaos puisse commencer à prendre forme et à s'organiser, il faut qu'une vibration initiale lui soit communiquée par les puissances spirituelles, que la Genèse hébraïque désigne comme les Elohim ; cette vibration, c'est le Fiat Luxqui illumine le chaos, et qui est le point de départ nécessaire de tous les développements ultérieurs ; et, au point de vue initiatique, cette illumination est précisément constituée par la transmission de l'influence spirituelle [...] »

(Aperçus sur l'initiation, pp. 33–34)

Il faut donc au postulant être rattaché à une organisation authentiquement initiatique et véritablement détentrice de l'influence spirituelle, "ce qui exclut immédiatement toutes les formations pseudo-initiatiques, si nombreuses à notre époque" (par exemple, la multitude de groupements, d'origine toute récente, qui s'intitulent "rosicruciens", sans avoir jamais eu le moindre contact avec les Rose-Croix, bien entendu, fût-ce par quelque voie indirecte et détournée.)

Une telle organisation ne peut être constituée par la simple volonté de quelques individus : pour être véritablement "traditionnelle", elle doit en effet, au même titre que les religions, être rattachée à un principe supérieur, "non-humain" et "transcendant". Qui plus est, à ce rattachement "vertical" s'en superpose un autre, "horizontal" et historique, qui relie l'organisation initiatique aux origines de l'humanité :

« ce à quoi s'applique le nom de tradition, c'est ce qui est en somme, dans son fond même, sinon forcément dans son expression extérieure, resté tel qu'il était à l'origine ; il s'agit donc bien là de quelque chose qui a été transmis, pourrait-on dire, d'un état antérieur de l'humanité à son état présent. » 

(Aperçus sur l'initiation, p. 63)

De l'initiation virtuelle à l'initiation effective

Si le fait d'être intégré dans une organisation traditionnelle constitue l'initiation proprement dite, celle-ci n'est au départ que virtuelle : c'est le travail intérieur de l'initié qui doit « permettre le développement "en acte" des possibilités auxquelles l'initiation virtuelle donne accès. »

Ce travail, "effort constant d'assimilation", (qui fait de la voie initiatique une voie "active", que Guénon oppose au mysticisme, qui serait une voie purement "passive".), et les résultats qui en découlent pour l'initié constituent "l'initiation effective" : « entrer dans la voie, c'est l'initiation virtuelle ; suivre la voie, c'est l'initiation effective. » Le travail initiatique est essentiellement constitué par la « concentration », qui doit tendre vers « l'unification de tous les éléments de l'être dans le travail intérieur, nécessaire pour que s'opère la « descente » de l'influence spirituelle au centre de cet être ». La méditation sur les symboles et la participation aux rites ont pour fonction de faciliter cette concentration et peuvent être comparés « à un cheval à l'aide duquel un homme parviendra plus vite et plus facilement au terme de son voyage, mais sans lequel il pourrait aussi y parvenir. »

Malheureusement, observe Guénon, "beaucoup restent sur le seuil", et ne parviennent jamais au moindre commencement de réalisation spirituelle. Les obstacles qui l'empêchent peuvent venir de l'organisation initiatique auquel l'individu est rattaché, "surtout dans les conditions actuelles du monde occidental" :

« ...par suite de la dégénérescence de certaines organisations qui, devenues uniquement spéculatives [...] ne peuvent par là même les [les initiés qui y sont rattachés] aider en aucune façon pour le travail opératif, fût-ce dans ses stades les plus élémentaires, et ne leur fournissent rien qui puisse même leur permettre de soupçonner l'existence d'une réalisation quelconque. »

 (Aperçus sur l'initiation, p. 198)

Mais les obstacles peuvent également venir de la personne même de l'initié, qui ne possède pas les qualifications requises pour actualiser son initiation : en effet, de même que dans le domaine des "activités profanes", "ce qui est possible à l'un ne l'est pas à l'autre, et que, par exemple, l'exercice de tel ou tel métier, exige certaines aptitudes spéciales, mentales et corporelles à la fois", il faut posséder "les aptitudes requises" pour accéder à la réalisation initiatique. Celles-ci peuvent être variables suivant les organisations initiatiques : chacune d'elles possédant sa "technique particulière",

« [...] elle ne pourra naturellement admettre que ceux qui seront capables de s'y conformer et d'en retirer un bénéfice effectif, ce qui suppose, quant aux qualifications, l'application de tout un ensemble de règles spéciales, valables seulement pour l'organisation considérée, et n'excluant aucunement, pour ceux qui seront écartés par là, la possibilité de trouver ailleurs une initiation équivalente, pourvu qu'ils possèdent les qualifications générales qui sont strictement indispensables dans tous les cas. »

(Aperçus sur l'initiation, p. 99)

Parmi ces qualifications générales, « la qualification essentielle, celle qui domine toutes les autres, est une question d'"horizon intellectuel" plus ou moins étendu. » Mais il en existe d'autres, qui ont également leur importance, et Guénon mentionne à ce propos la nécessité de ne pas être atteint par certaines infirmités (par exemple, le bégaiement, ou "les dissymétries notables du visage ou des membres") qui sont "le signe extérieur de défauts correspondants dans les éléments subtils de l'être".

Petits Mystères et Grands Mystères...

La voie initiatique telle que la décrit Guénon peut se diviser en deux grandes étapes, qui sont parfois considérées, selon lui à tort, comme deux types d'initiation différents : "l'initiation royale" et "l'initiation sacerdotale", encore appelés, par référence aux doctrines antiques, les "Petits mystères" et les "Grands mystères". En réalité, explique Guénon, ces deux voies sont complémentaires, la première étant subordonnée à la seconde.

Les Petits mystères, auxquels appartiennent les "sciences traditionnelles" (par exemple, l'alchimie ou l'astrologie) ont pour but de rétablir l'individu dans "l'état primordial", l'état qui était celui de l'humanité aux origines et que Guénon, s'appuyant sur l'œuvre de Dante, rapproche du "Paradis Terrestre". Celui qui a atteint ce stade atteint ainsi "la plénitude de l'état humain", qui est en même temps le "centre" de cet état.

Ce n'est qu'une fois parvenu à ce centre qu'il peut "communiquer directement avec les états supérieurs de l'être" et accéder ainsi aux états supra-individuels qui, seuls, "ont pour domaine la connaissance métaphysique pure" et peuvent être véritablement qualifiés de "spirituels".

À la fin de son cheminement, l'initié, libéré de toutes les contingences, réalise ce que l'ésotérisme islamique nomme "l'Identité Suprême", qui pour Dante est "le Paradis Céleste", et qu'il devient ainsi "l'Homme Universel".

Ésotérisme et Exotérisme 

L'Écorce et le noyau

Reprenant la distinction qui existait, dans certaines écoles philosophiques de la Grèce antique, sinon dans toutes [...] entre deux aspects d'une même doctrine, l'un plus extérieur et l'autre plus intérieur, Guénon définit les domaines respectifs de l'exotérisme et de l'ésotérisme : le premier, accessible au plus grand nombre, constitue, d'après une métaphore utilisée par Ibn Arabi, l'"écorce" de la doctrine, tandis que le second en est le "noyau" et est réservé à une "élite", seule apte à en tirer véritablement profit.

Cette distinction entre ésotérisme et exotérisme, si elle se rencontre dans la plupart des traditions orthodoxes, n'est pas pour autant universelle : les doctrines hindoues, par exemple les Upanishads, ne connaissent pas cette distinction, celles-ci étant purement métaphysiques (et donc ésotériques) sans que l'on puisse y déceler quoi que ce soit qui tiendrait lieu d'exotérisme.

En revanche, la tradition islamique est « peut-être celle où est marquée le plus nettement la distinction de [...] l'exotérisme et de l'ésotérisme », la voie exotérique, "commune à tous", étant figurée par la shariyah, tandis que la "Vérité" intérieure, réservée à l'élite (les mutaçawwuf, que l'on désigne généralement, à tort selon Guénon, sous le nom de « soufis »), est appelée haqîqah.

Cet ésotérisme « n'est point quelque chose de "surajouté" à la doctrine islamique, quelque chose qui serait venu s'y adjoindre après coup et du dehors », mais « en est au contraire une partie essentielle puisque, sans lui, elle serait manifestement incomplète, et même incomplète par en haut, c'est-à-dire quant à son principe même ».

Ce cœur de la doctrine est en même temps ce qui est commun à toutes les traditions spirituelles authentiques, le fond qui demeure toujours rigoureusement identique à lui-même, alors que l'exotérisme, qui constitue la forme dans [laquelle] cette doctrine est en quelque sorte incorporée, est susceptible d'adaptations diverses suivant les lieux et les époques, donnant à ceux qui se tiennent à la surface des choses l'impression de se trouver face à des traditions différentes, voire antagonistes.

L'ésotérisme, en tant qu'il constitue le fond de vérité commun à toutes les traditions spirituelles authentiques de l'humanité, est donc hiérarchiquement supérieur à l'exotérisme. Il ne s'ensuit pourtant pas que l'initié, qui a accès au domaine ésotérique d'une tradition donnée, puisse se dispenser de la pratique de l'exotérisme correspondant, ne serait-ce que parce que le "plus" doit forcément comprendre le "moins" et que c'est par l'exotérisme que l'on accède à l'ésotérisme :

« [...] là où l'exotérisme et l'ésotérisme sont liés directement dans la constitution d'une forme traditionnelle, de façon à n'être en quelque sorte que comme les deux faces extérieure et intérieure d'une seule et même chose, il est immédiatement compréhensible pour chacun qu'il faut d'abord adhérer à l'extérieur pour pouvoir ensuite pénétrer à l'intérieur, et qu'il ne saurait y avoir d'autre voie que celle-là. »

(Initiation et réalisation spirituelle, p. 73)

Catholicisme et franc-maçonnerie


En Occident, l'exotérisme a revêtu une forme religieuse : celle du christianisme, et plus précisément du catholicisme, qui d'après Guénon est la seule organisation exotérique authentiquement traditionnelle, à l'exclusion donc du protestantisme. Néanmoins, les représentants de la tradition catholique lui semblent avoir perdu de vue sa signification profonde :

« il est assez douteux que le sens profond en soit encore compris effectivement, même par une élite peu nombreuse, dont l'existence se manifesterait sans doute par une action ou plutôt par une influence que, en fait, nous ne constatons nulle part.  »

(La Crise du monde moderne, p. 115)

Qui plus est, l'Occident a depuis longtemps rompu avec l'organisation sociale traditionnelle dont la religion catholique était la clé de voûte :

« La date précise de cette rupture est marquée dans l'histoire extérieure de l'Europe, par la conclusion des traités de Westphalie, qui mirent fin à ce qui subsistait encore de la « Chrétienté » médiévale pour y substituer une organisation purement « politique », au sens moderne et profane de ce mot. »

(Aperçus sur l'initiation, p. 243, note 3)

À cet affaiblissement de "l'esprit traditionnel" dans le catholicisme, où il n'est plus conservé qu'à "l'état latent" correspond la disparition quasi-totale des organisations authentiquement initiatiques en Occident, avec d'une part, la destruction de l'Ordre du Temple, et d'autre part le départ pour l'Orient des véritables Rose-Croix.

Ceux-ci étaient en réalité les initiés à l'ésotérisme chrétien qui, d'accord avec les initiés à l'ésotérisme islamique [s'étaient réorganisés] pour maintenir, dans la mesure du possible, le lien qui avait été rompu par cette destruction.

Si l'on excepte quelques groupes très restreints et très fermés qui peuvent subsister encore, l'occidental moderne qui voudrait accéder à l'initiation, si toutefois il ne se tourne pas vers les traditions orientales, n'a pas d'autre choix que d'accéder à la seule organisation initiatique encore en activité en Occident : la franc-maçonnerie.

L'équerre et le compas, symboles maçonniques étudiés par René Guénon dans La Grande Triade

Celle-ci est néanmoins considérée par Guénon comme étant une dégénérescence de la Franc-maçonnerie originelle, qui n'était pas seulement "spéculative", mais également "opérative". Guénon conteste en effet l'opinion selon laquelle « les Maçons "opératifs" étaient exclusivement des hommes de métier », qui peu à peu « "acceptèrent" parmi eux, à titre honorifique en quelque sorte, des personnes étrangères à l'art de bâtir », ce qui aurait marqué le passage d'une Maçonnerie opérative à une Maçonnerie spéculative. Loin d'être un progrès, explique-t-il, il s'agit d'un amoindrissement qui « consiste dans la négligence et l'oubli de tout ce qui est "réalisation", car c'est là ce qui est véritablement "opératif", pour ne plus laisser subsister qu'une vue purement théorique de l'initiation. »

Les conséquences de cet amoindrissement sont l'impossibilité pour l'initié de passer de l'initiation virtuelle à l'initiation effective :

« [...] la transmission initiatique subsiste bien toujours, puisque la « chaîne » traditionnelle n'a pas été interrompue ; mais, au lieu de la possibilité d'une initiation effective toutes les fois que quelque défaut individuel ne vient pas y faire obstacle, on n'a plus qu'une initiation virtuelle, et condamnée à demeurer telle par la force même des choses, puisque la limitation « spéculative » signifie proprement que ce stade ne peut plus être dépassé, tout ce qui va plus loin étant de l'ordre « opératif »« » par définition même. Cela ne veut pas dire, bien entendu, que les rites n'aient plus d'effet en pareil cas, car ils demeurent toujours, et même si ceux qui les accomplissent n'en sont plus conscients, le véhicule de l'influence spirituelle ; mais cet effet est pour ainsi dire « différé » quant à son développement « en acte », et il n'est que comme un germe auquel manquent les conditions nécessaires à son éclosion, ces conditions résidant dans le travail « opératif » par lequel seul l'initiation peut être rendue effective. »

(Aperçus sur l'initiation, p. 95–196)

Cette dégénérescence n'est toutefois pas inéluctable, puisque la nature essentielle de l'organisation reste la même tant que la continuité de la transmission initiatique est assurée : une restauration est toujours possible, cette restauration devant alors nécessairement être conçue comme un retour à l'état "opératif".

Le Pseudo-ésotérisme contemporain

Quoi qu'il en soit de l'état actuel de la franc-maçonnerie, Guénon refuse de la mettre sur le même plan que les organisations "pseudo-initiatiques" qui, n'étant rattachées à aucune "chaîne" authentique, ne sont pas même aptes à transmettre une initiation virtuelle : il en est ainsi des divers courants occultistes, de la "théosophie" anglo-saxonne contemporaine ou encore de tous les mouvements qui prétendent se rattacher au courant rosicrucien : le point commun entre toutes ces organisations est qu'elles ne bénéficient d'aucun rattachement réel à une tradition spirituelle régulière et qu'elles ont une tendance marquée au "syncrétisme", c'est-à-dire à juxtaposer de l'extérieur « des notions fragmentaires empruntées à différentes formes traditionnelles, et généralement mal comprises et plus ou moins déformées [...] mêlées à des conceptions appartenant à la philosophie et à la science profane ».

René Guénon, qui utilise aussi dans ses exposés des exemples tirés de différentes traditions (Hindouisme, Islam et Taoïsme principalement) tenait à bien marquer la différence fondamentale qui existe entre la "synthèse" à laquelle il se livrait, et le "syncrétisme " qu'il attribuait aux organisations "pseudo-initiatiques" :

« Tout ce qui est réellement inspiré de la connaissance traditionnelle procède toujours « de l'intérieur » et non « de l'extérieur » ; quiconque a conscience de l'unité essentielle de toutes les traditions peut, pour exposer et interpréter la doctrine, faire appel, suivant les cas, à des moyens d'expression provenant de formes traditionnelles diverses, s'il estime qu'il y a là avantage ; mais il n'y aura jamais là rien qui puisse être assimilé de près ou de loin à un syncrétisme quelconque... »

(Aperçus sur l'initiation, p. 47)

Qui plus est, selon Guénon, ces organisations se proposent généralement de développer des "pouvoirs psychiques" latents chez l'homme ordinaire. Or, ces pouvoirs (dont la réalité n'est pas niée), en tant qu'ils appartiennent au domaine "psychique", restent par là-même individuels, et n'ont rien à voir avec la véritable spiritualité, qui dans son essence est supra-individuelle. Qui plus est, la recherche de ces pouvoirs n'est pas sans présenter des dangers de toutes sortes :

« [...] soit quant aux troubles psychiques et même physiologiques qui sont l'accompagnement habituel de ces sortes de choses, soit quant aux conséquences plus éloignées, encore plus graves, d'un développement désordonné de possibilités inférieures qui [...] va directement au rebours de la spiritualité. »

(Aperçus sur l'initiation,p. 149)

Guénon est revenu à plusieurs reprises sur « l'expansion de ces théories diverses qui ont vu le jour depuis moins d'un siècle, et que l'on peut désigner, d'une façon générale, sous le nom de "néo-spiritualisme", en lesquelles il voyait un symptôme inquiétant de la "crise du monde moderne".

Le Symbolisme

S'il est aujourd'hui admis en Occident que le symbole est bien plus qu'un simple code, un sens artificiellement donné, et qu'« il détient un essentiel et spontané pouvoir de retentissement », pour René Guénon ce "retentissement" dépasse immensément le domaine psychique : le symbolisme est "la langue Métaphysique par excellence", capable de mettre en relation tous les degrés de la manifestation universelle, ainsi que toutes les composantes de l'Être, et le symbolisme est le moyen dont dispose l'homme pour "assentir" à des ordres de réalité qui échappent, par leur nature même, à toute description par le langage ordinaire.

Cette compréhension de la nature profonde du symbolisme, René Guénon dit que l'Orient, par son élite intellectuelle, ne l'a jamais perdue, qu'elle est inhérente à la transmission initiatique qui, selon lui, donne les véritables clés à l'homme pour lui permettre de pénétrer le sens profond des symboles : de ce point de vue, la méditation sur des symboles (visuels ou sonores, "yantras", "mantras" ou "dhikr", répétition des Noms Divins) fait partie intégrante de l'initiation et du processus de réalisation spirituelle.

Symbolisme et Analogie



Le "Labarum", un symbole basé sur la figure du Chrisme

Pour René Guénon l'art est avant toute chose connaissance et compréhension, plutôt qu'affaire de sensibilité. De même, le symbolisme possède une indéfinité conceptuelle qui n'est point exclusive d'une rigueur toute mathématique : le symbolisme est avant tout une science, et il est fondé, de la façon la plus générale sur « les correspondances qui existent entre les différents ordres de réalité ». Et, en particulier, l'analogie elle-même, entendue suivant la formule hermétique du "rapport de ce qui est en bas avec ce qui est en haut", est susceptible d'être symbolisée : il existe des symboles de l'analogie (mais tout symbole n'est pas nécessairement l'expression d'une analogie, car il y a des correspondances qui ne sont pas analogiques).

Le rapport analogique implique essentiellement la considération du "sens inverse de ses deux termes", et les symboles de l'analogie, qui sont généralement construits sur la considération primitive de la roue à six rayons, appelée chrisme dans l'iconographie chrétienne, inscrivent clairement, selon René Guénon, la considération de ce « sens inverse » : dans le symbole du "Sceau de Salomon" les deux triangles opposés représentent deux ternaires dont l'un est "comme le reflet ou l'image inversée de l'autre" et "c'est en cela que ce symbole est une figuration exacte de l'analogie".

Cette considération du "sens inverse" permet à René Guénon de proposer une explication à certaines figurations artistiques, telle celle rapportée par Ananda Coomaraswamy dans son étude The inverted tree : certaines images de l'« Arbre du Monde », un symbole de la Manifestation universelle, le représentent avec les racines en haut et les branches en bas : les positions correspondantes de l'arbre correspondent à deux points de vue complémentaires suivant lesquels on peut se placer : celui de la manifestation ou celui du Principe.

Cette considération du "sens inverse" est l'un des éléments de cette "science du symbolisme" à laquelle se réfère René Guénon, et elle est utilisée par lui en de nombreuses occasions. Ainsi, dans son ouvrage La Grande Triade, consacré principalement à l'explication de certains symboles de la tradition extrême-orientale, les symboles généraux du "Ciel" et de la "Terre" sont mis en relation, du point de vue du développement cyclique, avec la sphère et le cube, avec pour point de rencontre la "ligne d'horizon", car c'est "à leur périphérie, ou à leurs confins les plus éloignés, c'est-à-dire l'horizon, que le Ciel et la Terre se joignent suivant les apparences sensibles" ; la considération du "sens inverse" apparaît ici dans la réalité symbolisée par ces apparences car, "suivant cette réalité, ils s'unissent au contraire par le centre".

De là vient, selon René Guénon, l'explication du symbolisme de la "face ventrale" que le Ciel présente au "Cosmos", et la Terre présente une face "dorsale". Ce symbolisme explique ainsi la forme des monnaies chinoises, qui sont percées en leur centre par un carré. De même, parmi les symboles de l'Anima Mundi, l'un des plus usuels est le serpent, qui est souvent figuré sous la forme circulaire de l'Ouroboros : « cette forme convient en effet au principe animique en tant qu'il est du côté de l'essence par rapport au monde corporel ; mais [...] il est au contraire du côté de la substance par rapport au monde spirituel, de sorte que, suivant le point de vue où on l'envisage, il peut prendre les attributs de l'essence ou ceux de la substance, ce qui lui donne pour ainsi dire l'apparence d'une double nature ».

Le serpent circulaire de l'Ouroboros est un symbole de l'Anima Mundi. On remarquera les deux couleurs associées aux faces dorsale et ventrale du serpent. Dessin signé Theodoros Pelecanos, daté de 1478, en provenance d'un traité d'alchimie intitulé Synosius.

Symbolisme et unité des formes traditionnelles

L'importance du symbolisme dans les ouvrages de René Guénon provient de ce que le symbolisme étant, selon ses propres mots, la "langue métaphysique par excellence", il est peut être utilisé pour mettre en relation des concepts ayant des formulations distinctes dans des traditions différentes. Le symbolisme est ainsi utilisé par René Guénon dans « La Grande Triade » pour relier l'"opération du Saint-Esprit", dans la génération du Christ, à l'activité "non-agissante" de Purusha ou du "Ciel", et Prakriti à la "Substance Universelle" et à la Vierge, le Christ devenant ainsi identique, selon ce symbolisme à l'"Homme Universel". Son livre Le Symbolisme de la Croix met également en relation le symbole de la Croix avec les données de l'ésotérisme islamique.

Symbolisme et Tradition Primordiale

En Orient, écrivait René Guénon, le symbolisme est avant tout une connaissance. Il consacre donc un nombre important d'articles à une exposition traditionnelle des symboles. La plupart de ces articles ont été réunis par Michel Vâlsan dans l'ouvrage posthume « Symboles Fondamentaux de la Science Sacrée », qui propose, en une synthèse remarquable, des clés permettant d'interpréter un nombre considérable de symboles, en particulier préhistoriques : les symboles du Centre du Monde, les bétyles, les symboles axiaux, du cœur, de la manifestation cyclique etc. Pour René Guénon, l'existence de symboles identiques à différentes formes traditionnelles, éloignées dans le temps ou l'espace, serait un indice sur une origine historique remontant à la "tradition primordiale".

Symboles, Mythes et Rites...

Dans les Aperçus sur l'initiation, René Guénon propose d'autre part des relations entre le rite et le symbole "qui sont, l'un et l'autre, des éléments essentiels de toute initiation".

La distinction qu'on a voulu parfois établir entre "mythes" et "symboles" serait infondée en réalité. Les deux sont essentiellement basés sur les rapports, analogiques ou autres, entre une idée qu'il s'agit d'exprimer et sa représentation, qu'elle soit graphique, sonore ou autre : « une réalité d'un certain ordre peut être représentée par une réalité d'un autre ordre, et celle-ci est alors un symbole de celle-là ».

Cela le conduit à préciser la signification du mot "mythes" : en grec ancien, "muthos", "mythe" vient de la racine "mu" et celle-ci représente la bouche fermée, et donc le silence ; muein veut dire fermer la bouche, se taire, et, par extension, fermer les yeux. De l'infinitif "muein" dérive "muô", puis "muaô", "mueô" et "mullô" : "murmurer" ; or, "mueô" signifiait également initier aux "mystères", et ce dernier mot provenait aussi également de la même racine...

Selon René Guénon, cette idée de "silence" doit être rapportée aux choses qui, en raison de leur nature même, sont inexprimables en langage ordinaire ; et c'est là, toujours selon lui, que se retrouve cette idée essentielle du symbolisme : faire assentir ce qui est inexprimable, ce qui serait « précisément la destination première des mythes ».

Les tentatives de subversion de la tradition dans le monde moderne

Lois générales du développement cyclique

René Guénon expose, dans plusieurs de ses ouvrages et articles, ce qu'il appelle la "dégénérescence spirituelle de l'Occident", et il en propose une explication d'une part en la situant dans un processus cyclique général et naturel "d'éloignement des principes" propre au déroulement du manvantara, lequel s'applique à l'ensemble du monde humain sans distinction, et d'autre part à l'intervention spécifique d'influences, dont il précise la nature, destinées à favoriser une "action de dissolution" dans ce même milieu humain et qui, pour des raisons historiques circonstancielles se manifestèrent d'abord en Occident durant les deux derniers cycles du présent manvantara. ("La Crise du Monde Moderne, Orient" et Occident, "Autorité Spirituelle et Pouvoir temporel", "Le règne de la Quantité et les Signes des Temps", "Initiation et Contre-initiation", "Les Contrefaçons de l'idée traditionnelle", "Le Sanglier et L'Ourse",  etc...).

C'est dans Autorité spirituelle et pouvoir temporel qu'il introduit les "fonctions du sacerdoce et de la royauté", et les pouvoirs respectifs que ces deux fonctions impliquent, reliés par lui d'une façon générale respectivement à "la connaissance" et à "l'action". Ces deux pouvoirs apparaissent parfois en opposition "à peu près chez tous les peuples" car cette opposition « correspond à une loi générale de l'histoire humaine, se rattachant d'ailleurs à tout l'ensemble de ces "lois cycliques" auxquelles [...] nous avons fait de fréquentes allusions ».

En particulier, cette opposition n'est pas propre à l'Occident, et elle se serait manifestée par exemple en Inde, notamment dans les cycles antérieurs au présent Kali-Yuga, sous la forme de la révolte des kshatriyas contre les brahmanes et à laquelle mit fin Parashu-Rama, c'est-à-dire le sixième avatara de Vishnu, donc à une époque antérieure au début du présent Kali-Yuga selon la chronologie hindoue, telle qu'elle est exprimée, entre autres, dans les puranas.

Mais, dans le chapitre « La révolte des Kshatriyas » de son livre « Autorité Spirituelle et Pouvoir Temporel », René Guénon écrit :

« Chez presque tous les peuples, à des époques diverses, et de plus en plus fréquemment à mesure qu'on s'approche de notre temps, les détenteurs du pouvoir temporel tentèrent (..) de se rendre indépendants de toute autorité supérieure, prétendant ne tenir leur propre pouvoir que d'eux-mêmes (...) »

Cette révolte, écrit René Guénon, se manifeste par une impossibilité de connaître toutes les implications de la pure transcendance, connaissance propre à l'autorité spirituelle, et marque en particulier la naissance de tendances naturalistes à des degrés divers, par l'impossibilité de reconnaître des principes supérieurs aux lois naturelles de la manifestation. Cela donne naissance à une doctrine déviée et à une attitude « qui, bien que condamnable au regard de la vérité, n'est pas dépourvue encore d'une certaine grandeur » et :

« qui pourrait être caractérisée assez exactement par la désignation de « luciférianisme », qui ne doit pas être confondu avec le « satanisme », bien qu'il y ait sans doute entre l'un et l'autre une certaine connexion : le « luciférianisme » est le refus de reconnaissance d'une autorité supérieure ; le « satanisme » est le renversement des rapports normaux et de l'ordre hiérarchique ; et celui-ci est souvent une conséquence de celui-là, comme Lucifer est devenu Satan après sa chute. »

En Occident, la naissance à proprement parler de ce que René Guénon appelle "la déviation moderne" se manifeste précisément par l'évènement historique de la "destruction de l'Ordre du Temple" en 1314, "point de départ de l'époque moderne", qui entrainera, en raison de l'importance de l'Ordre dans la géographie initiatique de l'Occident, une réorganisation complète et plus "cachée" des organisations initiatiques occidentales, en relation étroite avec les organisations initiatiques islamiques, et "les vrais Rose-croix furent proprement les inspirateurs de cette réorganisation". Mais il arriva un moment « où, par suite d'autres évènements historiques, le lien traditionnel (...) fut définitivement rompu pour le monde occidental, ce qui se produisit au cours du xviie siècle. ».

Le « Néospiritualisme » contemporain

René Guénon étudie plus particulièrement certains aspects de ce qu'il désigne sous le terme d'« action anti-traditionnelle » aux xixe siècl et xxe siècle, dans ses ouvrages : Le théosophisme, histoire d'une pseudo-religion, L'erreur spirite, Le règne de la quantité et les signes des temps, dans ses articles ainsi que dans ses compte-rendus d'ouvrages. Il examine en particulier le "théosophism", mot qu'il introduisit pour le différencier de certains courants ésotériques chrétiens désignés habituellement par le nom de "théosophie".

Dans « Le Théosophisme, histoire d'une pseudo-religion », René Guénon propose une histoire du mouvement créé par H. P. Blavatsky, et en particulier il s'intéressa au rôle et à l'intervention que jouèrent dans celui-ci, des organisations qui sont décrites plus précisément, dans « Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps », comme relevant de ce qu'il appellera la "pseudo-initiation" ; en particulier, des organisations "pseudo-rosicruciennes" et ne détenant, selon René Guénon, aucune filiation authentique avec les vrais Rose-croix : la Societas Rosicruciana in Anglia fondée en 1867 par Robert Wentworth Little, l'"Ordre de la Rose-Croix ésotérique" du Dr. Franz Hartmann, etc... Il étudia également le rôle joué par la question des "Mahâtmas", qui tient une place considérable dans l'histoire de la Société Théosophique [...]

En effet, cette question est plus complexe qu'on ne le pense d'ordinaire. Il dénonce le caractère syncrétique du théosophisme, sa connexion avec la théorie de l'évolution dans « La Doctrine Secrète » (le principal ouvrage de Madame Blavastky), le rôle et les relations qu'entretint la Société théosophique avec une multitude d'organisations "pseudo-initiatiques" : entre autres, l'O.T.O. fondé en 1895 par Carl Kellner et propagé à partir de 1905 par Theodor Reuss, la Golden Dawn, à laquelle appartiendra un nombre important de figures du "néo-spiritualisme" anglo-saxon du début duxxe siècle etc... ; quelques fois il y aura, écrit René Guénon, une connivence avec une action politique liée à "l'impérialisme britannique" et au missionarisme protestant anglo-saxon.

En Inde en particulier, il dénonce les connexions marquées avec le théosophisme d'organisations créées au xixe siècle telles l'Arya Samaj. Il étudie également le rôle d'Annie Besant, qui succéda à H. P. Blavatsky à la tête de l'organisation après la mort de celle-ci, dans l'affaire Krishnamurti.

René Guénon conclut que le théosophisme ne peut se revendiquer d'aucune organisation spirituelle orientale authentique, contrairement à ses prétentions, et qu'en particulier ce que celui-ci appelle « La Grande Loge Blanche » n'est "qu'une grossière parodie d'un centre initiatique", et qu'il ne s'agit que d'une production du néo-spiritualisme moderne d'origine purement occidentale. Dans l'article « F.-Ch. Barlet et les sociétés initiatiques » (F.-Ch. Barlet était une figure connue du milieu occultiste parisien de la fin du xixe siècle), article paru initialement en 1925 dans "Le Voile d'Isis", René Guénon reproduit le sentiment qu'avait Peter Davidson à l'égard de la Société théosophique, et qu'il met en relation avec le départ de F.-Ch. Barlet de cette même société pour rejoindre une autre organisation d'un caractère plus secret, et dont René Guénon parlera également : la H.B. of L. ou Hermetic Brotherhood of Luxor.

Ce sont précisément certains membres du "cercle intérieur" de la H.B. of L., auquel appartenait Emma Hardinge-Britten, qui auraient produit les phénomènes ayant donné naissance au spiritisme c'est-à-dire un autre courant "anti-traditionnel" né en 1848.

René Guénon part pour appuyer cette affirmation de déclarations d'Emma Hardinge-Britten elle-même et qui seront confirmées bien plus tard, en 1985, par la publication aux éditions Archè des documents de la H.B. of L.. Cette dernière organisation aurait reçu en partie, selon René Guénon, l'héritage d'autres sociétés secrètes, dont la « Fraternité d'Eulis » à laquelle appartenait Paschal Beverly Randolph, personnage désigné par René Guénon comme "fort énigmatique" et qui se suicidera en 1875.

René Guénon s'attache à démonter tous les aspects du spiritisme, notamment la théorie de la réincarnation, dont les fondements sont faux parce que, dit-il, impliquant "une limitation de la possibilité universelle" comparable à la théorie nietzschéenne de l'"éternel retour".

Autrement dit, il n'y a jamais de répétition dans la manifestation universelle, et un être ne repasse jamais deux fois par le même état. René Guénon distingue la théorie de la réincarnation de la "métempsychose" des Anciens, il s'oppose à la possibilité de "communiquer avec les morts", propose une explication des phénomènes totalement indépendante du spiritisme, étudie les liens de celui-ci avec l'occultisme français (mot introduit par Alphonse-Louis Constant alias Éliphas Lévi), et dénonce les dangers du spiritisme. En ce sens Guénon rejoint les efforts d’Aristide de l’Espinay qui écrivit plusieurs ouvrages sulfureux au sujet du spiritisme et de ses dangers entre 1901 et 1910. Après la première guerre mondiale, Guénon s’inquiète de voir les affirmations du maître Curier prendre tout leur sens.

René Guénon décrivit également la "confusion du psychique et du spirituel", et en particulier l'interprétation psychanalytique des symboles, notamment dans la branche jungienne de celle-ci, qu'il condamna avec la plus grande fermeté en y voyant les prémisses d'une interprétation inversée - ou en tous cas déformée - des symboles.

Cet aspect de la question est repris dans certaines études et en particulier dans un livre de Richard Noll paru en 1999 qui parle incidemment (p. 280) du rôle joué par la Société théosophique chez Carl Gustav Jung.

Contre-initiation et Subversion

Enfin, René Guénon décrit succinctement dans quel sens on peut identifier une "source" aux influences de dissolution qui devront s'exercer au maximum dans le milieu humain avant l'apparition d'un nouveau cycle. Cette "source", qu'il décrit comme « la plus redoutable de toutes les possibilités incluses dans la manifestation cyclique » et qu'il relie à la nomenclature coranique des "awliyâ esh-Shaytân" (litt. "saints de Satan"), expliquée notamment par Mohyddin Ibn Arabi, réfère à l'existence d'une contre-hiérarchie "opposée apparemment" à la véritable hiérarchie spirituelle.

Cette question est abordée à la fin du "Règne de la quantité et des signes des temps" ainsi que dans d'autres articles et comptes-rendus ; René Guénon introduit le terme de "contre-initiation" pour la décrire. Cette "fausse spiritualité" devra s'exprimer, selon René Guénon, jusque dans le domaine social par la constitution d'un "contre-ordre" opposé à ce que la haute maçonnerie écossaise désigne sous le nom de "Sanctum Regnum" et dont la devise est « Ordo ab Chao »

Il identifia, dans certains courants souterrains manifestés à partir du xviie siècle et poursuivis tout au long des xixe siècle et xxe siècle, les prémisses de cette phase ultime de dissolution.

La Réception de l'œuvre de René Guénon
Continuateurs et exégètes...

La "Boussole infaillible" et la "cuirasse impénétrable"

René Guénon avait écrit dans « Orient et Occident », que la doctrine traditionnelle pouvait être qualifiée de "boussole infaillible" et de "cuirasse impénétrable".

Ces qualificatifs seront repris, à propos de son œuvre, par Michel Vâlsan, dans le numéro spécial des Études traditionnelles paru en novembre 1951 à l'occasion de la mort de Guénon ; dans son article intitulé « La fonction de René Guénon et le sort de l'Occident. », il indiquait que, selon lui, ces qualitatifs pouvaient s'appliquer à l'œuvre de Guénon elle-même dans la mesure où celle-ci représentait fidèlement la doctrine traditionnelle.

Devenu à partir de 1960 directeur des Études traditionnelles, Michel Vâlsan contribuera à développer le thème d'une fonction providentielle de l'œuvre guénonienne, parallèlement à la publication d'articles consacrés essentiellement à l'approfondissement des doctrines du tasawwuf telles qu'elles sont présentées dans l'œuvre d'Ibn Arabî. Il invitera les chercheurs à travailler à partir de l'œuvre plutôt que sur l'œuvre.

Cette direction sera poursuivie par Charles-André Gilis qui, dans le premier chapitre de son ouvrage Introduction à l'enseignement et au mystère de René Guénon précise :

« L'enseignement de René Guénon est l'expression particulière, révélée à l'Occident contemporain, d'une doctrine métaphysique et initiatique qui est celle de la Vérité unique et universelle. Il est inséparable d'une fonction sacrée, d'origine supra-individuelle, que Michel Vâlsan a définie comme un « rappel suprême » des vérités détenues, de nos jours encore, par l'Orient immuable, et comme une « convocation » ultime comportant, pour le monde occidental, un avertissement et une promesse ainsi que l'annonce de son « jugement ». »

Pour Charles-André Gilis, cette façon de comprendre l'œuvre guénonnienne est « généralement méconnue ou négligée dans les présentations qui en sont données », en particulier par celles de R. Amadou ou J.-P. Laurant. René Guénon avait par ailleurs écrit : « Nous n'avons point à informer le public de nos « sources » et [...] d'ailleurs celles-ci ne comportent point de « références » » (réponse à un article qui lui était consacré dans la revue Les Études de juillet 1932 et reprise dans le recueil « Comptes Rendus », p. 130), ce qui conduit certains exégètes, dont Luc Benoist, à mettre en doute l'utilisation de méthodes de critique historique appliquées à l'œuvre de René Guénon.

Jean-Pierre Laurant, dans son approche critique des écrits de René Guénon, utilisera cependant ces méthodes qui font usage des sources historiques pour expliquer l'œuvre.

Les Catholiques guénoniens

Mircea Eliade pensait que la plupart des continuateurs de l'œuvre de Guénon sont des convertis à l'Islam ou se livrent à l'étude de la tradition indo-tibétaine. Ils ont été moins nombreux en revanche à tenter de concilier l'étude de l'œuvre guénonienne et la pratique du Christianisme, notamment en raison des réserves importantes exprimées par les milieux catholiques sur cette œuvre, déjà du vivant de Guénon (Jacques Maritain qui écrivit que "l'hyperintellectualisation ésotérique [de la Connaissance] n'est qu'un spécieux mirage [qui] mène la raison à l'absurde, l'âme à la seconde mort"), mais également après sa mort, qu'il s'agisse des catholiques "intégristes" ou "progressistes".

Quelques tentatives ont été faites pourtant, à l'intérieur même de l'Église catholique, pour concilier le Christianisme et la "doctrine traditionnelle" : on peut citer notamment un ouvrage intitulé Doctrine de la non-dualité (Advaita-vada) et Christianisme et publié en 1982 "avec la permission des supérieurs" par un "moine d'Occident" anonyme, qui représente une tentative de conciliation entre le Vêdânta (en reprenant les analyses de L'Homme et son devenir selon le Vêdânta, publié par Guénon en 1925) et la théologie chrétienne.

Mais l'on retiendra surtout les travaux de l'abbé Henri Stéphane qui, ayant découvert les ouvrages de Guénon semble-t-il en 1942, écrivit de nombreux textes recueillis en deux volumes publiés sous le titre très guénonien de : Aperçus sur l'ésotérisme chrétien.

Le cas de l'abbé Stéphane reste néanmoins isolé, comme le fut celui-ci, qui n'exerça officiellement aucun ministère, si ce n'est, après le Concile Vatican II, mais "de façon presque clandestine", à destination d'un "groupe de chrétiens soucieux de conserver la tradition latine dans l'Église [qui] avait demandé à l'abbé de dire chaque semaine une messe du rite ancien et de prononcer l'homélie".

Un guénonien critique : Frithjof Schuon

Le même numéro spécial des Études traditionnelles dans lequel Michel Vâlsan analysait la fonction providentielle de l'œuvre de René Guénon accueillait une autre contribution, beaucoup plus nuancée dans l'éloge : celle de Frithjof Schuon. Cet article, intitulé « L'Esprit d'une œuvre », commençait par rappeler le caractère "universel" et surtout "traditionnel" de cette œuvre « en ce sens que les données fondamentales qu’elle transmet sont strictement conformes à l'enseignement des grandes traditions, ou de l'une d’elles quand il s'agit d'une forme particulière. »

Néanmoins, il tenait à marquer ses distances avec la position défendue par Michel Vâlsan : "l'unicité" de l'œuvre guénonienne ne saurait être tenue pour "prophétique".

De plus,

« c'est dans l'énonciation des principes que son génie intellectuel s'exerce avec une maîtrise incontestable ; mais qu’on admette sans réserve tous les exemples et toutes les déductions que l'auteur nous propose au cours de ses nombreux écrits, cela nous paraît être une question d’opinion, voire de foi, d'autant plus que la connaissance des faits dépend de contingences qui ne sauraient intervenir dans la connaissance principielle »

(Études traditionnelles, numéro spécial René Guénon, 1951, p. 256)

De fait, Frithjof Schuon relèvera par la suite dans l'œuvre de Guénon plusieurs points de détails qui lui semblent erronés, qu'il s'agisse de l'affirmation selon laquelle l'Hindouisme n'est pas une religion, de la définition guénonienne des modalités de l'existence corporelle, ou encore de sa présentation de la doctrine hindoue des "cycles cosmiques".

Plus fondamentalement, sur plusieurs points doctrinaux importants, Frithjof Schuon s'est écarté des analyses guénoniennes, affirmant que les rites chrétiens possédaient un caractère indubitablement initiatique, ou encore que l'initiation soufie n'était pas incompatible avec l'appartenance à une religion autre que l'Islam. Pour Jean-Pierre Laurant, cette interprétation « ruin[e] l'édifice guénonien bâti sur la séparation stricte de l'ésotérisme et de l'exotérisme ».

Enfin, une "Note" consacrée à René Guénon, parue dans le « Cahier de l'Herne », précise la position de Schuon vis-à-vis de l'individualité de l'auteur des États multiples de l'Être : Guénon aurait selon lui été un « "pneumatique" du type "gnostique" », autrement dit qu'il serait né « avec un état de connaissance qui, pour d'autres, serait précisément le but et non le point de départ ».

C'est ainsi que Guénon, personnification, non de la spiritualité tout court, mais de la seule certitude intellectuelle, aurait été conduit, en partie [en raison de] traumatismes, renforcés par l'absence de facteurs compensatoires dans l'âme et dans l'ambiance, à sous-estimer et les valeurs esthétiques et les valeurs morales, surtout sous le rapport de leurs fonctions spirituelles.

René Guénon est considéré comme une figure fondamentale du pérennialisme au xxe siècle ; d'autres chercheurs ont cependant mis en question la validité de cette désignation de "pérennialisme", et les multiples sens qu'elle recouvre : "perennialist school" (le terme introduit par M. Sedgewick, "Philosophia perennis", terme qui provient de la Renaissance), "Religio perennis" (terme provenant de Schuon, trouvé dans un pamphlet d’Aristide de l’Espinay parut en 1897, intitulé « Les Religions évoluent en dehors de la Sagesse », repris dans un autre ouvrage « L’Éveil du Corps et l’Élévation de l’Âme » 1901. Le terme "Religio perennis", selon lui, désigne : La "Religion du Cœur"), "traditionalisme" (une réaction décrite comme purement moderne par R. Guénon) et "political perennialism".

Universitaires

À plusieurs reprises dans ses ouvrages, René Guénon a raillé les prétentions de l'Occident moderne à posséder un ensemble de sciences qui le mettrait à l'avant-garde de la connaissance du monde : ces sciences "profanes", affirme l'auteur de La Crise du monde moderne, ne sont que les "résidus" des sciences sacrées dont le sens s'est perdu, résidus incapables de faire accéder celui qui les étudie à quelque certitude que ce soit concernant le monde qui l'entoure.

La totalité du savoir enseigné dans les universités, depuis la philosophie jusqu'à la sociologie, en passant par l'histoire, la géographie, l'ethnologie ou encore la psychologie est ainsi disqualifiée au profit des "savoirs traditionnels", seuls aptes à transmettre la connaissance véritable.

Ces critiques radicales n'empêcheront pas les universitaires de s'occuper de l'œuvre et de la démarche de Guénon, de manière plus ou moins critique.

Umberto Eco

Selon le philosophe Umberto Eco, Guénon est un des principaux représentants de la pensée hermétique contemporaine, dont il critique la méthode argumentative fondée sur l'analogie et la ressemblance plutôt que sur le discernement de la rationalité occidentale (avec les principes de non-contradiction et de tiers exclu). Il explique son propos dans Les Limites de l'interprétation :

« Presque toutes les caractéristiques de la pensée hermétique sont réunies dans les procédés d'argumentation d'un de ses épigones contemporains : René Guénon »

Eco appuie son propos par une étude critique de Le Roi du Monde, un ouvrage de Guénon qu'il étudie selon l'approche de la sémiotique et dans lequel il relève en particulier l'usage très fréquent, et selon lui abusif, d'affirmations sans sources, de "on dit", d'étymologies présumées souvent fondées sur de simples proximités phonétiques et d'analogies vagues qui forment au final un discours visant davantage à conforter le lecteur dans ses convictions qu'à démontrer rationnellement ses affirmations :

« En somme, Guénon suggère un système, mais un système qui n'autorise aucune exclusion [...] à travers un entrelacs d'associations, certaines fondées sur la similitude phonétique, d'autres sur une étymologie présumée, en un relais incessant entre synonymies, homonymies et polysémies, en un continuel glissement de sens où toute nouvelle association délaisse ce qui l'a provoquée pour pointer vers de nouveaux rivages, et où la pensée coupe en permanence les ponts derrière elle. »

Par ailleurs, selon Eco, René Guénon fait preuve d'« un mépris souverain pour tout critère historique et philologique ». Ces analyses d'Umberto Eco ont été contestées par l'auteur guénonien Patrick Geay qui, dans sa thèse de doctorat publiée sous le titre de Hermès trahi (1996), reproche au sémioticien italien d'avoir « manqué de rigueur dans sa démarche et de prudence dans ses conclusions ».

Mircea Eliade

En revanche, l'historien des religions Mircea Eliade s'est montré plutôt réceptif aux thèses guénoniennes, considérant « que cette doctrine est considérablement plus rigoureuse et valable que celle des occultistes et hermétiques des xixe siècle et xxe siècle. » Il remarque par ailleurs l'antithèse radicale et paradoxale à laquelle l'historien des religions est confronté, entre, d'un côté :

« une explosion d'occultisme, sorte de religion « pop » caractéristique surtout de la contre-culture de la jeunesse américaine, qui proclame le grand renouveau consécutif à l'âge du Verseau »

et de l'autre :

« la découverte et [l']acceptation de l'ésotérisme traditionnel, tel que l'a reformulé René Guénon par exemple, un ésotérisme qui rejette l'espoir optimiste d'un renouveau cosmique et historique sans la préalable désagrégation catastrophique du monde moderne »

(Mircea Eliade, Occultisme, Sorcellerie et Modes culturelles, cité dans le « Cahier de l'Herne » consacré à René Guénon, p. 240)

Cette dernière tendance étant encore modeste mais "progressivement croissante". Il est à noter que Mircea Eliade a été en contact avec Guénon, à qui il envoya un exemplaire de son ouvrage "Techniques du Yoga". Guénon écrivit à cette occasion qu'Eliade était « en réalité beaucoup plus près des idées traditionnelles que ses écrits n'en donnent parfois l'impression », mais que son « grand défaut » était « de ne pas oser se mettre trop nettement en opposition avec les idées officiellement admises ».

Artistes et écrivains...

L'œuvre atypique de René Guénon, développement polysémique d'une pensée critique du monde moderne, a marqué plusieurs artistes et écrivains, qu'ils aient été en guerre contre leur époque et les valeurs de l'Occident, ou bien attirés par une exposition de la spiritualité distincte de la morale chrétienne en même temps qu'opposée à toutes les formes d'occultisme en vogue au début du xxe siècle : on ne s'étonnera pas d'y retrouver plusieurs auteurs qui ont participé, ou ont été des "compagnons de route", du mouvement surréaliste.

Albert Gleizes

René Guénon fréquenta dans les années 1920 le salon parisien qu'Albert Gleizes tenait avec sa femme, et suivit avec sympathie les tentatives du peintre cubiste de retrouver la "tradition dans le métier" et commenta avec bienveillance les essais théoriques de ce dernier, qui tentaient de concilier les approches artistiques de l'avant-garde avec l'art sacré en se libérant des contraintes perspectivistes et mimétiques héritées de la Renaissance. 

Il se montra toutefois plus réservé dans sa correspondance privée, estimant que les travaux de Gleizes, s'ils étaient plein de bonnes idées, restaient désordonnés. Il semble en effet que Gleizes, au moment où il rencontre Guénon, a déjà achevé sa formation intellectuelle (il a quarante-six ans en 1927) et que si ses théories concernant l'art et l'artisanat rejoignent souvent celles défendues par René Guénon, il n'en reste pas moins que cet accord s'est fait en suivant « des voies radicalement différentes », bien que dans une certaine mesure parallèles.

André Breton

André Breton a manifesté à plusieurs reprises l'intérêt que lui inspirait l'œuvre de René Guénon, en particulier Les États multiples de l'Être, dont un long passage est cité à la fin du texte Du Surréalisme en ses œuvres vives, daté de 1953. La même année, dans un article intitulé « René Guénon jugé par le surréalisme », l'auteur d'Arcane 17 précisait la position du mouvement à l'égard de l'auteur de "La Crise du Monde Moderne" :

« Sollicitant toujours l'esprit, jamais le cœur, René Guénon emporte notre très grande déférence et rien d'autre. Le surréalisme, tout en s'associant à ce qu'il y a d'essentiel dans sa critique du monde moderne, en faisant fond comme lui sur l'intuition supra-rationnelle (retrouvée par d'autres voies), voire en subissant fortement l'attrait de cette pensée dite traditionnelle que, de main de maître, il a débarrassée de ses parasites, s'écarte autant du réactionnaire qu'il fut sur le plan social que de l'aveugle contempteur de Freud, par exemple, qu'il se montra. Il n'en honore pas moins le grand aventurier solitaire qui repoussa la foi par la connaissance, opposa la délivrance au SALUT et dégagea la métaphysique des ruines de la religion qui la recouvraient. »

En revanche, dans les quelques occasions où il s'exprima sur le sujet, Guénon devait fermement condamner l'entreprise surréaliste basée sur une forme d'intuition qui, faisant largement appel aux théories alors récentes de la psychanalyse, ne pouvait que s'appuyer sur « le domaine psychique inférieur », c'est-à-dire sur « ce qu'il y a de plus éloigné de toute spiritualité. »

Aussi Guénon jugea-t-il que les surréalistes étaient partie-prenante du plan général de subversion de l'authentique spiritualité traditionnelle, autrement dit qu'ils étaient « des agents d'exécution du plan luciférien. » Même si, à ses yeux, ils constituaient avant tout un « petit groupe de jeunes gens qui s'amusent à des facéties d'un goût douteux »

Antonin Artaud

Guénon se montra toutefois plus réceptif aux thèses exposées par Antonin Artaud sur le théâtre oriental et sur la distance qui le sépare du théâtre occidental. Rendant compte d'un article publié dans la NRF sous le titre « La mise en scène et la métaphysique », dans lequel il était d'ailleurs cité Guénon, bien que déplorant que les propos d'Artaud soient parfois confus, y voit « en quelque sorte comme une illustration de ce [que lui-même disait] sur la dégénérescence qui a fait du théâtre occidental quelque chose de purement « profane », tandis que le théâtre oriental a toujours conservé sa valeur spirituelle. »

S'il faisait grand cas des ouvrages de René Guénon, « Orient et Occident » et « Les États multiples de l'Être », ayant plus particulièrement attiré son attention, il est difficile de savoir précisément quel impact a eu cette œuvre dans le cheminement d'Antonin Artaud, qui expliquera quelques années plus tard avoir voulu « fuir la civilisation européenne, issue de sept à huit siècles de culture bourgeoise » afin de se rendre au Mexique, « le seul endroit de la terre qui nous propose une vie occulte, et la propose à la surface de la vie ».

René Daumal

Le poète René Daumal, que sa quête spirituelle amena à apprendre le Sanskrit et à traduire des textes sacrés hindous, ne pouvait passer à côté de l'œuvre de René Guénon : non seulement ils partagent un même intérêt pour la métaphysique orientale, mais on trouve dans les essais de Daumal un vocabulaire proche de celui utilisé par Guénon (l'adjectif "traditionnel" est ainsi utilisé dans un sens proche, sinon identique, par l'un et l'autre.

On s'étonne même de ne pas trouver chez le premier des références plus nombreuses aux travaux du second.

Le poète du Grand Jeu écrivit tout de même un article en forme d'hommage en 1928 (« Encore sur les livres de René Guénon »), dans lequel sont précisés les points de convergence et les limites de son adhésion. Après avoir constaté que « les mains occidentales changent l'or en plomb », et qu'entre ces mains la métaphysique hindoue « s'émiette [...] en curiosités de mythologie et d'exotisme, en recherches bien consolantes de paradis précis, en conseils salutaires que ne désavouerait pas un clergyman... »

Daumal loue en Guénon celui qui « ne trahit jamais la pensée hindoue au profit de besoins particuliers de la philosophie occidentale » : « S'il parle du Véda, il pense le Véda, il est le Véda. »

Cette justice rendue à la « pensée hindoue » a toutefois selon Daumal comme corolaire l'incompréhension de la philosophie occidentale : 

« Ce qu'il y a de plus profond dans des penseurs d'Europe comme Spinoza, Hegel ou les post-kantiens allemands, lui échappe tout à fait. »

Cette incompréhension, néanmoins, est dans le fond de peu d'importance, Daumal avouant préférer voir Guénon "garder cette dure loi, palpable dans le ton de ses phrases, qui le défend de tout compromis". Là où en revanche l'auteur du Mont Analogue se détache du métaphysicien, c'est dans le refus de ce dernier de se mêler aux luttes de son époque contre l'ordre établi et dans son choix de se placer exclusivement sur le plan des principes doctrinaux :

« René Guénon, je ne sais rien de votre vie proprement humaine ; je sais seulement que vous espérez peu convaincre des multitudes. Mais je crains que le bonheur de penser ne vous détourne de cette loi - historique au sens le plus large - qui pousse nécessairement ce qu'il y a d'homme en nous vers la révolte ; révolte que nous considérons non comme une tâche que nous sommes chargés d'exécuter, mais comme une œuvre que nous laissons s'accomplir par le moyen des enveloppes humaines qu'abusivement nous nommons « nôtres ». »

Raymond Queneau

Raymond Queneau fut un lecteur attentif et assidu de l'œuvre de René Guénon, qu'il découvre avec étonnement dès la parution de l'Introduction générale à l'étude des doctrines hindoues, en 1921. À partir de cette date et jusqu'à la fin des années 1920, Queneau se procure les ouvrages de Guénon dès leur parution, et n'omet pas de lire les articles publiés dans la revue Le Voile d'Isis, se disant qu'il devrait chercher à faire la connaissance de leur auteur, et échangera même une brève correspondance avec lui en 1936.

Cette influence de la pensée « traditionnelle », telle que l'expose Guénon, sur l'œuvre de Raymond Queneau, est nettement perceptible dans un curieux essai inachevé écrit vers 1936-1937, et qui ne sera publié qu'à titre posthume en 1993 : Le Traité des vertus démocratiques, dans lequel est proposé « un autre monde, une autre civilisation », dont la fin dernière est « la Paix sur terre - et ailleurs - pour tous les Hommes de bonne Volonté et tout homme sera de bonne volonté. »

Cette société, qui aurait pris acte de la "trahison" de la social-démocratie, qui se défierait du Fascisme comme du Communisme, sans pour autant verser dans l'anarchisme, devra aller voir du côté de l'Orient ou de l'Occident médiéval, dont il décrit ainsi la "démocratie" : « égalité de tous les hommes devant Dieu, liberté de la Grâce ; fraternité : société basée sur l'amour. Discipline, hiérarchie, rigueur. »

L'évolution personnelle et intellectuelle de Raymond Queneau lui fera abandonner ce projet de traité, qui restera à l'état de brouillon, et il relativise également la portée de l'œuvre de Guénon, continuant toutefois à s'intéresser aux conceptions mathématiques de l'auteur des Principes du calcul infinitésimal...

Queneau retournera à la lecture des ouvrages de Guénon à partir de 1969 et ce jusqu'à la fin de sa vie, reprenant dans Morale Élémentaire (1975) des développements issus de "L'Homme et son devenir" selon le Vêdânta. Il aurait vers cette époque confié à son fils Jean-Marie : « J'ai trop lu René Guénon. ».

BIBLIOGRAPHIE :

- Introduction générale à l'étude des doctrines hindoues, Paris, Marcel Rivière, 1921
- Le Théosophisme, histoire d'une pseudo-religion, Paris, Nouvelle Librairie Nationale, 1921
- L'Erreur spirite, Paris, Marcel Rivière, 1923
- Orient et Occident, Paris, Payot, 1924
- L’Ésotérisme de Dante, Paris, Ch. Bosse, 1925
- L'Homme et son devenir selon le Vêdânta, Paris, Bossard, 1925
- Le Roi du Monde, Paris, Ch. Bosse, 1927
- La Crise du monde moderne, Paris, Bossard, 1927
- Saint Bernard, Publiroc, 1929
- Autorité spirituelle et pouvoir temporel, Paris, Vrin, 1929
- Le Symbolisme de la Croix, Véga, 1931
- Les États multiples de l'Être, Véga, 1932
- La Métaphysique orientale, Editions traditionnelles, 1939
- Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, Gallimard, 1945
- Les Principes du Calcul infinitésimal, Gallimard, 1946
- Aperçus sur l'Initiation, Éditions Traditionnelles, 1946
- La Grande Triade, Gallimard, 1946
- Recueils posthumes d'articles de René Guénon
- Aperçus sur l'ésotérisme chrétien, Éditions Traditionnelles (1954)
- Aperçus sur l'ésotérisme islamique et le taoïsme, Gallimard, Paris,(1973).
- Comptes rendus, Éditions traditionnelles(1986).
- Études sur l'Hindouisme, Éditions Traditionnelles, Paris,(1967).
- Études sur la Franc-maçonnerie et le Compagnonnage, Tome 1,(1964) Éditions Traditionnelles, Paris.
- Études sur la Franc-maçonnerie et le Compagnonnage, Tome 2, (1965)Éditions Traditionnelles, Paris.
- Formes traditionnelles et cycles cosmiques, Gallimard, Paris (1970).
- Initiation et Réalisation spirituelle, Éditions Traditionnelles,1952).
- Mélanges, Gallimard, Paris(1976)
- Symboles de la Science sacrée (1962), Gallimard, Paris.
- Articles et Comptes-Rendus, Tome 1, Éditions Traditionnelles (2002).

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